Prédestination

Rogier van der Weyden, retable du Jugement dernier de Beaune : au centre, le Christ juge au-dessus de l’archange Michel tenant la balance des âmes ; à gauche les bienheureux, à droite les damnés.
Rogier van der Weyden, Le Jugement dernier (retable de Beaune), vers 1445–1450. L’archange Michel pèse les âmes ; à côté du Christ figurent ses paroles de Matthieu 25 aux bénis et aux maudits. Le jugement se fait selon ce que les hommes ont fait – non selon un sort arrêté avant leur naissance. Source : Wikimedia Commons, domaine public (PD-Art).
En bref

Calvin : Dieu, par un décret éternel, a prédestiné les uns à la vie éternelle, les autres à la damnation éternelle – non en raison de leur foi ou de leur incrédulité prévues, mais parce qu’il lui a plu ainsi. La chute d’Adam elle-même a été ainsi ordonnée.

Sozzini : Ce que Dieu a prédestiné, ce ne sont pas des personnes déterminées, mais un chemin : celui qui croit et obéit sera sauvé ; celui qui s’y refuse sera perdu. Même après la chute d’Adam, l’homme garde son libre arbitre. Une prédestination des individus abolirait toute religion et imputerait à Dieu l’injustice, la dissimulation, la folie et la méchanceté.

La thèse la plus audacieuse : Dieu est omniscient, mais il ne connaît pas d’avance les décisions libres des hommes – parce que, tant qu’elles restent ouvertes, elles ne sont encore rien de connaissable. Son omniscience n’en est pas plus diminuée que sa toute-puissance ne l’est par le fait qu’il ne peut défaire ce qui a été fait.

Dieu a-t-il fixé de toute éternité qui sera sauvé et qui sera perdu – avant même qu’un homme soit né et ait fait le bien ou le mal ? Calvin et la théologie réformée l’ont affirmé. Fausto Sozzini l’a nié, non par mépris de la grandeur divine, mais à cause d’elle : un Dieu qui damne un homme dont il a lui-même décrété le péché avant que celui-ci ne vive ne serait pas juste, et un Évangile offert à tous, mais destiné à ne valoir que pour un petit nombre, ne serait pas sincère.

La question : qui décide du salut et de la damnation ?

On appelle prédestination (en latin praedestinatio, « détermination préalable ») le décret de Dieu sur la destinée éternelle des hommes. Que Dieu ait un dessein de salut et qu’il l’ait formé avant tous les temps, nul lecteur de la Bible ne le conteste : le Nouveau Testament parle de prédestiner, d’élire et d’appeler (Rm 8,29–30 ; Ep 1,4–5). Ce qui est disputé, c’est sur quoi porte ce décret. S’applique-t-il à des personnes déterminées, désignées nommément, dont le sort est décidé dès avant leur naissance ? Ou s’applique-t-il à un chemin par lequel peut être sauvé quiconque le suit ?

La première réponse a une longue histoire. Augustin (354–430) l’a développée et durcie dans sa controverse avec Pélage : de l’humanité condamnée par la chute d’Adam, Dieu élit par pure grâce quelques-uns au salut et laisse les autres dans la damnation méritée. En 1525, Martin Luther opposa à l’écrit d’Érasme sur le libre arbitre son livre Du serf arbitre (De servo arbitrio). Jean Calvin (1509–1564) en fit la doctrine du double décret : Dieu destine les uns à la vie et les autres à la mort. Son successeur Théodore de Bèze la radicalisa ; le synode de Dordrecht (1618/19) et la Confession de Westminster (1646/47) en firent la confession de foi de nombreuses Églises réformées. Dans l’Église romaine, des théologiens comme Luis de Molina cherchèrent à concilier prédestination et libre arbitre.

Fausto Sozzini tenait les deux choses pour inconciliables : affirmer la prédestination des individus et sauver le libre arbitre. Ses raisons se trouvent dans les Leçons théologiques (Praelectiones theologicae), que Valentin Schmalz publia à Raków en 1609, cinq ans après la mort de Sozzini. Schmalz dédia le livre à l’université de Heidelberg, la principale faculté réformée de l’Empire, et c’était un défi : le professeur de Heidelberg David Pareus avait, rapporte Schmalz, traité Sozzini de « monstre d’homme » dans son commentaire sur l’épître aux Romains. Les quatorze premiers chapitres traitent de l’homme – de sa mortalité, du péché originel, du libre arbitre, de la prédestination et de la prescience de Dieu. Dans sa préface, Schmalz écrit ce qui lui importait en publiant l’ouvrage :

« Assurément, penser autrement que les autres et exposer modestement ses propres vues – non à la légère, mais en s’appuyant sur les raisons les plus solides, comme Sozzini le fait constamment –, ce n’est pas un crime, mais la tâche propre de la liberté chrétienne. »

Valentin Schmalz, préface aux Leçons théologiques de Fausto Sozzini (Raków 1609)

Cette exigence – penser autrement et en rendre raison – porte le livre tout entier : Sozzini ne veut pas injurier ses adversaires, mais les réfuter, et il examine pour cela leurs raisons une à une.

La doctrine calvinienne du double décret

Calvin n’a pas inventé cette doctrine, mais il l’a exposée avec une cohérence particulière, et il n’en a pas tu la dureté. Son œuvre maîtresse, l’Institution de la religion chrétienne (Institutio Christianae Religionis, dernière édition 1559), lui consacre quatre chapitres dans le troisième livre. Les citations de Calvin sur cette page sont traduites par nos soins de l’original latin (texte d’après les Calvini Opera) ; la définition se trouve au début :

Calvin, Institution III,21,5

« Nous appelons prédestination le décret éternel de Dieu par lequel il a arrêté en lui-même ce qu’il voulait qu’il advînt de chaque homme. Car tous ne sont pas créés dans une condition égale : aux uns la vie éternelle, aux autres la damnation éternelle est préordonnée. C’est pourquoi, selon que chacun a été créé pour l’une ou l’autre fin, nous le disons prédestiné soit à la vie, soit à la mort. »

Praedestinationem vocamus aeternum Dei decretum, quo apud se constitutum habuit, quid de unoquoque homine fieri vellet. Non enim pari conditione creantur omnes; sed aliis vita aeterna, aliis damnatio aeterna praeordinatur. Itaque, prout in alterutrum finem quisque conditus est, ita vel ad vitam vel ad mortem praedestinatum dicimus.

Deux thèses portent cette doctrine. D’abord, le décret concerne chaque individu : il ne fixe pas un chemin, mais le sort de personnes déterminées. Ensuite, il ne dépend pas d’une foi ou d’œuvres que Dieu aurait prévues ; Calvin rejette expressément cette explication : Dieu élit pour que nous devenions saints, non parce qu’il a prévu que nous le deviendrions.

Calvin, Institution III,22,3

« Dis seulement qu’il a élu parce qu’il les prévoyait devoir être saints – et tu renverses l’ordre de Paul. Tu peux donc conclure en toute sûreté : s’il nous a élus afin que nous soyons saints, il ne nous a pas élus parce qu’il prévoyait que nous le serions. »

Dic enim, quoniam futuros praevidit sanctos, ideo elegit; et ordinem Pauli invertes. Sic ergo colligere tuto potes: si elegit nos ut sancti essemus, non elegit quia futuros tales praevidebat.

Se pose alors la question des réprouvés. Calvin ne l’élude pas. Que Dieu se contente de les laisser de côté sans les réprouver, il ne l’admet pas : « Ceux que Dieu laisse de côté, il les réprouve donc » (III,23,1). Même la chute d’Adam, et avec elle la ruine de sa postérité, Dieu l’a, selon Calvin, « non seulement prévue, mais … aussi réglée selon sa propre décision » (III,23,7). Et il avoue ce qu’il éprouve à ce sujet :

Calvin, Institution III,23,7

« Je le demande encore : d’où vient que la chute d’Adam ait enveloppé sans remède dans la mort éternelle tant de peuples avec leurs petits enfants, sinon de ce qu’il a plu ainsi à Dieu ? Ici doivent se taire les langues, par ailleurs si bavardes. Décret effroyable, je l’avoue. Nul ne pourra nier cependant que Dieu ait su d’avance quelle fin aurait l’homme avant de le créer, et qu’il l’ait su d’avance parce qu’il l’avait ainsi ordonné par son décret. »

Iterum quaero, unde factum est ut tot gentes una cum liberis eorum infantibus aeternae morti involveret lapsus Adae absque remedio, nisi quia Deo ita visum est? Hic obmutescere oportet tam dicaces alioqui linguas. Decretum quidem horribile, fateor; infitiari tamen nemo poterit quin praesciverit Deus, quem exitum esset habiturus homo, antequam ipsum conderet, et ideo praesciverit, quia decreto suo sic ordinarat.

Comment Dieu peut-il alors punir les réprouvés ? La réponse de Calvin a deux volets. Le premier : l’homme tombe certes par l’ordonnance de Dieu, mais par sa propre faute.

Calvin, Institution III,23,8

« Car le premier homme est tombé parce que le Seigneur avait jugé que cela était expédient ; pourquoi il en a jugé ainsi, cela nous est caché. […] L’homme tombe donc, la providence de Dieu l’ordonnant ainsi ; mais il tombe par sa propre faute. »

Lapsus est enim primus homo, quia Dominus ita expedire censuerat; cur censuerit nos latet. […] Cadit igitur homo, Dei providentia sic ordinante: sed suo vitio cadit.

Le second : qui demande plus loin pourquoi Dieu en a décidé ainsi cherche quelque chose de plus élevé que la volonté de Dieu – et cela n’existe pas.

Calvin, Institution III,23,2

« Car la volonté de Dieu est à tel point la règle suprême de la justice que tout ce qu’il veut doit être tenu pour juste par cela même qu’il le veut. Quand donc on demande pourquoi le Seigneur a agi ainsi, il faut répondre : parce qu’il l’a voulu. Que si tu vas plus loin en demandant pourquoi il l’a voulu, tu cherches quelque chose de plus grand et de plus élevé que la volonté de Dieu – ce qui ne peut se trouver. »

Adeo enim summa est iustitiae regula Dei voluntas, ut quidquid vult, eo ipso quod vult, iustum habendum sit. Ubi ergo quaeritur cur ita fecerit Dominus, respondendum est, quia voluit. Quod si ultra pergas rogando cur voluerit, maius aliquid quaeris, et sublimius Dei voluntate, quod inveniri non potest.

Calvin n’entend pas enseigner par là l’arbitraire. L’idée d’une « puissance absolue », il la qualifie d’impie dans le même paragraphe, et la volonté de Dieu est pour lui « la loi de toutes les lois ». Mais une règle de justice à laquelle on pourrait mesurer la volonté de Dieu n’existe pas pour lui. Luther avait déjà, en 1525, exprimé la servitude de la volonté par une image saisissante :

Martin Luther, Du serf arbitre (De servo arbitrio, 1525)

« Ainsi la volonté humaine est placée au milieu, comme une bête de somme : si Dieu la monte, elle veut et va où Dieu veut […]. Si Satan la monte, elle veut et va où Satan veut. Et il n’est pas en son libre choix de courir vers l’un ou l’autre cavalier ni de le rechercher, mais ce sont les cavaliers eux-mêmes qui luttent pour l’obtenir et la posséder. »

Sic humana voluntas in medio posita est, ceu iumentum, si insederit Deus, vult et vadit, quo vult Deus […]. Si insederit Satan, vult et vadit, quo vult Satan, nec est in eius arbitrio ad utrum sessorem currere aut eum quaerere, sed ipsi sessores certant ob ipsum obtinendum et possidendum.

L’Église luthérienne n’a cependant pas suivi Calvin : la Formule de concorde (1577) enseigne une élection au salut, mais aucune prédestination à la damnation. La Confession de Westminster de 1646/47, en revanche, a ramassé la doctrine réformée en une seule phrase :

Confession de Westminster (1646/47), chap. III,3

« Par le décret de Dieu, pour la manifestation de sa gloire, certains hommes et certains anges sont prédestinés à la vie éternelle, et d’autres préordonnés à la mort éternelle. »

By the decree of God, for the manifestation of his glory, some men and Angels are predestinated unto everlasting life, and others fore-ordained to everlasting death.

Le point de départ de Sozzini : l’homme demeure libre

Avant d’en venir à la prédestination, Sozzini déblaie en cinq chapitres le terrain sur lequel elle repose. Selon lui, Adam était déjà mortel par nature avant la chute ; une « justice originelle » qui aurait été une dotation créée avec lui n’a pas existé, car la justice n’est « pas une perfection naturelle de l’homme, mais une perfection volontaire ». Mais surtout : la culpabilité suppose une volonté propre. Un nouveau-né ne peut donc être coupable, et une culpabilité héritée d’Adam n’existe pas – c’est le cœur de la critique socinienne du péché originel :

« Puisque donc, pour constituer une culpabilité, la volonté propre de celui qui doit être coupable est absolument requise, et qu’une peine ne peut exister sans culpabilité préalable, on ne peut en aucune manière dire qu’une culpabilité ou une peine quelconque puisse trouver place dans l’homme au moment où il naît ; car il n’a, à ce moment, aucun usage de sa volonté propre, et il n’a pas pu l’avoir auparavant. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. IV : S’il existe un péché originel, et de quelle nature il est

De là découle la proposition sur laquelle repose tout le reste : même après la chute, l’homme possède le libre arbitre. Parmi les peines que Dieu inflige après la chute (Gn 3,16–19), il n’est nulle part question d’une perte de la liberté de la volonté.

« De ce qui a été exposé plus haut, il peut être suffisamment établi qu’il y a dans l’homme un libre arbitre – pourvu seulement que soit vrai ce que tous accordent et ce que la raison elle-même enseigne manifestement : à savoir qu’il y avait dans le premier homme, avant la chute, un libre arbitre. Car il n’y a aucune raison pour qu’il ait dû le perdre à cause de la chute, puisque ni la nature même de la chose ne l’exige, ni la justice de Dieu ne le permet. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. V : Du libre arbitre de l’homme

Le levier qu’emploie ici Sozzini est remarquable. Qu’Adam ait été libre avant la chute, c’est, selon Sozzini, ce « que tous accordent » – Calvin aussi. Lorsque Sozzini y revient dans le chapitre sur la prescience, l’édition imprimée renvoie expressément en marge à l’Institution de Calvin, I,15,8. On y lit :

Calvin, Institution I,15,8

« Dans cette intégrité, l’homme jouissait d’un libre arbitre par lequel, s’il l’avait voulu, il aurait pu obtenir la vie éternelle. […] Adam pouvait donc demeurer debout s’il le voulait, puisqu’il n’est tombé que par sa propre volonté. »

In hac integritate libero arbitrio pollebat homo, quo, si vellet, adipisci posset aeternam vitam. […] Potuit igitur Adam stare si vellet, quando non nisi propria voluntate cecidit.

Mais si un libre arbitre de la créature était compatible avec l’être et la souveraineté de Dieu, la nature de Dieu ne peut l’exclure. Qui le conteste doit montrer que la chute l’a anéanti – et cela n’est écrit nulle part.

Sozzini n’a pas pour autant l’enthousiasme naïf de qui exalterait les forces humaines. Il concède que la plupart des hommes sont corrompus par une longue accoutumance au péché et n’ont que de faibles forces pour garder les commandements de Dieu. L’aide de Dieu est nécessaire, mais Dieu ne la refuse à aucun de ceux à qui il a donné sa loi :

« En outre, ces forces ne sont pas si faibles que l’homme, si l’aide de Dieu s’y ajoute et s’il veut se faire violence à lui-même, ne puisse obéir à la loi divine. Or Dieu ne refuse son aide à aucun de ceux à qui il a donné la loi ; autrement, il ne pourrait d’aucune manière blâmer ni punir ceux qui n’observent pas sa loi – et pourtant il fait l’un et l’autre. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. V : Du libre arbitre de l’homme

Cette aide, Sozzini la distingue avec soin. L’aide extérieure, ce sont les promesses et les menaces que Dieu a jointes à son commandement ; sous la Nouvelle Alliance, les promesses sont bien plus grandes, et l’obéissance en est d’autant plus facile. L’aide intérieure, c’est l’Esprit que Dieu met dans les cœurs comme des « arrhes » (2 Co 1,22), et l’illumination de l’intelligence. Mais elle n’est accordée qu’à celui qui a fait bon usage de l’aide extérieure ; Sozzini le fonde sur Ac 5,32 et Ep 1,13 : « c’est en effet à ceux qui croient et qui obéissent que le Saint-Esprit est donné ». La grâce est chez Sozzini, en règle générale, une offre que l’homme peut accepter ou refuser. Il précise toutefois expressément qu’il n’exclut pas les cas où Dieu, chez les hommes, « transforme et renouvelle leur intelligence et leur cœur, et fait qu’ils lui obéissent ».

Deux raisons contre la prédestination

Au sixième chapitre, Sozzini décrit la doctrine adverse exactement comme Calvin l’a formulée : comme cette prédestination par laquelle Dieu « aurait, de toute éternité, décidé à l’égard de chaque homme, nommément, qui doit être absolument sauvé et qui doit être damné ». Suit alors, sans détour, son jugement :

« Nous nions donc cette prédestination, et cela – sans parler des innombrables témoignages de l’Écriture sainte qui la nient ouvertement, mais dont nous voulons omettre la citation, parce que nous nous sommes proposé de réfuter l’opinion des adversaires plutôt que de confirmer la nôtre – principalement pour deux raisons. L’une est que, si elle était vraie, toute religion serait renversée de fond en comble. L’autre : si on l’admet, il faut attribuer à Dieu bien des choses souverainement indignes de lui. »

Negamus igitur nos istam prædestinationem … ob duas potissimum caussas.

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VI : De la prédestination de Dieu

Premièrement : elle abolit la religion

La première raison touche au sens de toute piété, qui ne se conçoit pas sans effort personnel :

« Toute la religion serait purement et simplement abolie si cette prédestination était vraie, parce qu’il en découle manifestement que tout ce qui relève de la piété arrive par nécessité. Or, si cela est vrai, à quoi bon peiner et s’efforcer d’être pieux ? Car toute peine et tout effort sont vains là où tout arrive nécessairement, comme le bon sens nous l’enseigne déjà. Et si l’on supprime cette peine et cet effort, toute religion doit nécessairement périr. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VI : De la prédestination de Dieu

Ce n’est pas un argument psychologique. Sozzini ne prétend pas que les calvinistes aient été des chrétiens paresseux – beaucoup furent tout le contraire. Il argumente à partir du sens même de la parole adressée : l’exhortation, la menace et la promesse supposent que celui à qui l’on s’adresse peut aussi agir autrement. Là où tout arrive nécessairement, tout « Repentez-vous ! » est une parole vide. Dans son écrit sur la justification, Sozzini l’a dit plus brièvement encore :

« Mais si cette volonté et cette action n’étaient d’aucune manière libres, mais entièrement nécessaires, de sorte que rien en cette matière ne fût en notre pouvoir, alors ceux qui parlent ou écrivent sur ces choses perdent – comme on dit – leur huile et leur peine. »

Fausto Sozzini, De la justification (De Iustificatione) — De la foi et des œuvres › Les causes intérieures de la justification › Défense du libre arbitre

Qui conteste la liberté n’ôte donc pas seulement à l’homme sa responsabilité, mais aussi à la prédication son sens.

Deuxièmement : elle attribue à Dieu ce qui est indigne de lui

La seconde raison pèse plus lourd. Si l’on admet la prédestination des individus, il faut attribuer à Dieu quatre choses « que l’esprit frémit même de nommer » (quatuor quæ vel nominare animus horret). Le mot rappelle Calvin, qui qualifie lui-même son décret d’« effroyable » (horribile). Calvin accepte cet effroi et maintient le décret. Sozzini y voit le signe que la doctrine est fausse.

  1. Injustice. « Car il est de toute évidence souverainement injuste de punir quelqu’un pour n’avoir pas fait ce qu’il ne pouvait faire en aucune manière. » Celui qui est destiné à la désobéissance ne peut obéir ; le punir pour cela est ce qu’on peut concevoir de plus injuste.
  2. Dissimulation jointe à la tromperie. Dieu fait offrir le salut à tous ceux qui entendent l’Évangile, mais il a depuis longtemps décrété que la plus grande partie d’entre eux ne serait pas sauvée : « Ainsi il fait une chose et en prétend une autre, et c’est là proprement dissimuler ». Celui qui, sur la foi de la promesse, amende sa vie, puis, parce que Dieu lui retire sa grâce, s’effondre au milieu de la course, a été trompé.
  3. Folie. Dieu chercherait à obtenir une chose dont il « sait parfaitement qu’elle ne peut arriver » – il appellerait avec le plus grand sérieux à la conversion, là où il a lui-même exclu la conversion.
  4. Méchanceté. Dieu deviendrait l’auteur du péché.

Que Sozzini n’exagère pas avec le deuxième reproche, Calvin lui-même le montre. Selon lui, les réprouvés aussi peuvent croire pour un temps, et il en donne la raison :

Calvin, Institution III,2,11

« […] L’expérience montre pourtant que les réprouvés sont parfois touchés d’un sentiment presque semblable à celui des élus, en sorte que, même à leur propre jugement, ils ne diffèrent en rien des élus. C’est pourquoi il n’y a rien d’absurde à ce que l’apôtre leur attribue un goût des dons célestes, et le Christ une foi temporaire. […] Le Seigneur s’insinue dans leurs esprits, autant que sa bonté peut être goûtée sans l’Esprit d’adoption, afin de les convaincre d’autant mieux de leur faute et de les rendre inexcusables. »

[…] experientia tamen ostendit reprobos interdum simili fere sensu atque electos affici, ut ne suo quidem iudicio quidquam ab electis differant. Quare nihil absurdi est quod coelestium donorum gustus ab apostolo, et temporalis fides a Christo illis adscribitur […] sed quia Dominus, ut magis convictos et inexcusabiles reddat, se insinuat in eorum mentes, quatenus sine adoptionis spiritu gustari potest eius bonitas.

C’est précisément ce que Sozzini appelle tromperie : celui à qui Dieu fait offrir le salut doit aussi pouvoir l’atteindre. Le dernier point, la méchanceté, il le développe à part. Celui qui décrète qu’un homme sera absolument damné, avant même que celui-ci ne pèche, a par là même décrété qu’il pécherait. Et l’échappatoire qui s’offre d’elle-même, Sozzini la ferme aux adversaires par une description exacte de leur propre doctrine :

« Les adversaires ne peuvent pas non plus se réfugier dans l’affirmation que Dieu aurait damné certains de toute éternité parce qu’il aurait prévu qu’ils pécheraient. Car ils déclarent impie de dire que la prédestination de Dieu dépende de quelque manière d’une préconnaissance ou d’une prescience. C’est pourquoi ils soutiennent obstinément qu’il ne les a nullement réprouvés parce qu’il aurait prévu qu’ils pécheraient, mais que, parce qu’il les avait réprouvés, il a prévu qu’ils pécheraient nécessairement. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VI : De la prédestination de Dieu

Le résumé de Sozzini est exact. Calvin le dit ainsi :

Calvin, Institution III,23,6

« Mais puisqu’il ne prévoit les choses à venir que parce qu’il a décrété qu’elles arriveraient ainsi, c’est en vain qu’on élève une querelle sur la prescience. Car il est établi que tout arrive plutôt par son ordonnance et sur son ordre. »

Sed quum non alia ratione quae futura sunt praevideat, nisi quia ita ut fierent decrevit, frustra de praescientia lis movetur, ubi constat ordinatione potius et nutu omnia evenire.

Les confessions réformées ont toujours repoussé le reproche de faire ainsi de Dieu l’auteur du péché. Le décret de réprobation ne fait « nullement de Dieu l’auteur du péché – ce qu’il est blasphématoire même de penser », déclarent les Canons de Dordrecht (1619, I,15). Il n’y a pas lieu de douter que les adversaires le pensent sincèrement. Sozzini conteste seulement que cela soit compatible avec leur point de départ : qui décrète la damnation avant le péché et rend expressément la prescience dépendante du décret a décrété le péché avec elle, quel que soit le nom qu’il lui donne.

Les raisons des adversaires et la réponse de Sozzini

Sozzini ne se contente pas de montrer les conséquences de la doctrine. Il examine une à une les trois principales raisons des adversaires : la toute-puissance de Dieu, son gouvernement du monde et sa prescience. Chacune de ces raisons semble prouver que rien ne peut arriver que Dieu n’ait décrété auparavant.

La toute-puissance : tout ce que Dieu veut doit-il arriver ?

« Notre Dieu est au ciel, il fait tout ce qu’il veut » (Ps 115,3). Si quelque chose arrivait contre la volonté de Dieu, il ne serait ni tout-puissant ni parfaitement bienheureux – telle est la première objection. Calvin avait ajouté que Dieu ne se contente pas de permettre le mal, mais qu’il le veut et le dirige.

Calvin, Institution I,18,1

« […] il ressort pourtant de ces passages, plus qu’assez, que ceux qui substituent à la providence de Dieu une simple permission débitent des sornettes et des inepties – comme si Dieu, assis sur une tour de guet, attendait les événements fortuits, de sorte que ses jugements dépendraient du bon plaisir des hommes. »

[…] ex quibus tamen satis superque liquet nugari eos et ineptire, qui in locum providentiae Dei nudam permissionem substituunt, ac si in specula sedens exspectaret fortuitos eventus, atque ita eius iudicia penderent ab hominum arbitrio.

Sozzini ne conteste pas la toute-puissance. Il conteste que toute volonté de Dieu doive être une volonté absolue. Ce que Dieu veut d’hommes libres, il ne peut, par la nature même de la chose, le vouloir que de telle sorte qu’ils puissent aussi s’en abstenir ; sinon il n’obtiendrait pas ce qu’il cherche :

« Je l’explique. Dieu désire, par exemple, qu’il ne se commette pas de meurtres. Mais qu’est-ce donc qu’il désire ? Ceci, assurément : que les hommes, bien qu’il arrive qu’ils puissent tuer quelqu’un, ne tuent pourtant jamais. Cela, il le veut tellement qu’il ne pourrait le vouloir davantage. … Or il le veut afin qu’il y ait place pour la vertu comme pour le vice, et, pour cette raison même, pour la récompense et le châtiment – pour lesquels il ne peut y avoir aucune place là où la chose ne peut arriver que d’une seule manière. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VII : Les raisons des adversaires réfutées

La béatitude de Dieu n’en souffre pas non plus : « Car Dieu lui-même a voulu que les choses puissent aller ainsi ; et tout ce que les hommes font finalement contre ce qu’il souhaitait, il sait, dans sa sagesse infinie, le faire tourner à sa gloire impérissable. »

Deux volontés en Dieu ?

La théologie réformée recourait à une distinction. Dieu aurait une volonté révélée, qu’il fait connaître dans le commandement et la promesse, et une volonté cachée, selon laquelle il décrète réellement ce qui arrive. Dans le commandement, Dieu veut que tous se convertissent ; dans son décret, il a déterminé que la plupart ne le feraient pas. Calvin a prévu le reproche et nié que Dieu use de feinte ; sa volonté serait une en elle-même, et ce n’est qu’à nous qu’elle paraîtrait multiple :

Calvin, Institution I,18,3

« Pourtant la volonté de Dieu n’est pas pour autant en lutte avec elle-même, elle ne change pas, et Dieu ne feint pas de ne pas vouloir ce qu’il veut. Alors qu’elle est en lui une et simple, elle nous paraît multiple, parce que, dans la faiblesse de notre esprit, nous ne comprenons pas comment, de diverses manières, il ne veut pas et veut qu’une même chose se fasse. »

Neque tamen ideo vel secum pugnat, vel mutatur Dei voluntas, vel quod vult se nolle simulat; sed quum una et simplex in ipso sit, nobis multiplex apparet: quia pro mentis nostrae imbecillitate, quomodo idem diverso modo nolit fieri et velit, non capimus.

Ce que cela donne dans le détail, on le voit dans son explication de 2 P 3,9, où il est dit que Dieu ne veut « pas qu’aucun périsse » :

Calvin, Commentaire sur 2 P 3,9

« Mais on peut demander ici : si Dieu ne veut qu’aucun périsse, pourquoi en périt-il un si grand nombre ? Je réponds qu’il n’est pas fait mention ici du conseil secret de Dieu, par lequel les réprouvés sont destinés à leur perte, mais seulement de la volonté qui nous est manifestée dans l’Évangile. Car là Dieu tend la main à tous indistinctement ; mais il ne saisit, pour les amener à lui, que ceux qu’il a élus avant la création du monde. »

Sed hic quaeri potest, si neminem Deus perire velit, cur tam multi pereunt? Respondeo, non de arcano Dei consilio hic fieri mentionem quo destinati sunt reprobi in suum exitium: sed tantum de voluntate quae nobis in evangelio patefit. Omnibus enim promiscue manum illic porrigit Deus, sed eos tantum apprehendit ut ad se ducat quos ante conditum mundum elegit.

Sozzini lit le même verset comme l’expression de ce que Dieu veut « toujours, par sa volonté ordinaire ». Une seconde volonté, cachée, qui contredirait la volonté révélée, n’existe pas pour lui ; une telle distinction ferait de Dieu un hypocrite :

« Pour sauvegarder la toute-puissance de Dieu et montrer en même temps qu’elle peut subsister avec cette volonté qui est la sienne et qui se manifeste dans la promulgation des commandements, il n’est pas nécessaire de recourir à cette distinction selon laquelle il y aurait une volonté de Dieu révélée et une autre cachée … et de faire ainsi de Dieu, d’une manière non moins ridicule qu’impie, un hypocrite, comme s’il ne voulait pas vraiment ce qu’il commande, mais seulement ce que nous voyons arriver. Car il n’y a qu’une seule volonté ordinaire de Dieu, et celle-ci s’accorde pleinement avec ses commandements et s’y trouve exprimée … »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VII : Les raisons des adversaires réfutées

Sozzini examine un à un les deux exemples favoris de la partie adverse. Il fut ordonné à Abraham de sacrifier Isaac, puis il en fut empêché ; Dieu n’aurait donc pas voulu ce qu’il ordonnait ? Non : Dieu « mit Abraham à l’épreuve » (Gn 22,1), et Abraham fit tout ce qui dépendait de lui, si bien que l’Écriture dit qu’il offrit son fils (He 11,17 ; Jc 2,21). Dieu n’a donc pas révoqué son commandement ; c’est Abraham qui l’a parfaitement accompli. Quant à l’endurcissement de Pharaon, c’est un cas particulier du juste jugement porté sur un homme qui avait déjà auparavant opprimé le peuple innocent de Dieu – il en sera encore question plus bas.

Le gouvernement du monde : la souveraineté de Dieu devient-elle incertaine ?

La deuxième raison : si l’homme est libre, la conduite du monde procéderait en partie de la volonté de Dieu, en partie de celle de l’homme, et plus rien ne serait certain. La réponse de Sozzini est une distinction soigneuse. Ce qui est libre, c’est la volonté ; mais les actes extérieurs, Dieu les a gardés en sa main. « Les projets que forme le cœur dépendent de l’homme, mais la réponse que donne la bouche vient de l’Éternel » (Pr 16,1).

« Ce que nous affirmons que Dieu a remis au pouvoir de l’homme n’est pas de nature à concerner en quelque manière l’administration de ce monde. C’est le vouloir et le non-vouloir, et cela de la manière la plus parfaite et la plus absolue. … bien plutôt, toute l’efficace réside dans les actes extérieurs. Or ceux-ci, Dieu se les est entièrement réservés, et il n’a donné à l’homme sur eux – même sur les moindres – aucun pouvoir purement libre. … Car Dieu mesure l’obéissance comme la désobéissance des hommes à la volonté parfaite et achevée elle-même, non à l’acte extérieur. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VII : Les raisons des adversaires réfutées

Dieu juge donc l’homme selon ce qui est en son pouvoir : selon la volonté achevée. Abraham n’a pas tué son fils, et pourtant il a parfaitement obéi ; Balaam n’a pas maudit Israël, il l’a même béni, et il est pourtant blâmé pour sa volonté (2 P 2,15–16). Dieu peut même diriger la volonté quand ses jugements l’exigent. Mais la règle demeure qu’il la laisse libre, de même que la distinction entre décret et permission : ce qui est commis contre la loi de Dieu n’arrive pas par son décret, mais seulement avec sa permission, « sauf très rarement, pour certaines raisons qui sont expliquées ailleurs » – il s’agit des endurcis, dont il sera question plus bas. C’est précisément cette permission que Calvin avait raillée comme une échappatoire.

Dieu connaît-il l’avenir ? La thèse la plus audacieuse de Sozzini

La troisième raison est la plus forte. Dieu sait tout d’avance, et cela de façon infaillible. Ce qu’il sait infailliblement est certain ; ce qui est certain ne peut arriver autrement. Tout est donc nécessaire, que Dieu l’ait décrété ou seulement prévu. D’autres ont tenu ensemble prescience et liberté : le jésuite Luis de Molina, avec sa « science moyenne », par laquelle Dieu saurait ce que des hommes libres feraient en toutes circonstances concevables, et, peu après la mort de Sozzini, Arminius et les remontrants, qui fondaient l’élection sur la foi prévue. Les uns comme les autres supposent une prescience certaine des décisions libres.

Sozzini prend un autre chemin. Il donne raison aux adversaires : prescience certaine et liberté ne s’accordent pas. Puis il tire la conséquence que presque personne avant lui n’avait osé tirer : Dieu ne connaît pas d’avance les décisions libres des hommes. Il précise expressément que ce n’est pas là une restriction de son omniscience :

« Je réponds : Dieu sait tout ce qui, par sa nature, est connaissable, comme il peut tout ce qui, par sa nature, est possible. Mais de même qu’il y a des choses qui, par leur nature, ne peuvent arriver en aucune manière, de sorte qu’on ne peut en aucune manière dire que Dieu puisse les faire, sans que rien soit pour autant retranché à sa toute-puissance – de même il y a aussi des choses dont on ne peut en aucune manière dire que Dieu les sache, sans que rien soit pour autant retranché à son omniscience. »

Deus omnia scit, quæ sua natura scibilia sunt, quemadmodum omnia potest, quæ sua natura possibilia sunt.

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VIII : De la prescience ou préconnaissance de Dieu

Sozzini l’explique par la contrepartie de la toute-puissance. Que Dieu ne puisse défaire ce qui a été fait n’est pas une faiblesse, car cela tient à la nature de la chose, non à un défaut en Dieu. De même, ce n’est pas un défaut que Dieu ne sache pas ce qui n’existe pas encore. Une décision libre qui n’est pas encore prise reste ouverte des deux côtés :

« Il faut savoir que les futurs contingents, avant qu’ils n’arrivent, ne sont ni futurs ni non futurs. De là vient cette sentence : des futurs contingents il n’y a pas de vérité déterminée, car ils sont ouverts des deux côtés. Et nous pouvons bien affirmer, avant qu’ils n’arrivent, qu’ils sont ou futurs ou non futurs – de cette manière : cela sera ou ne sera pas ; mais nous ne pouvons affirmer ni l’un ni l’autre. Car cette règle selon laquelle, de toute chose, il faut affirmer ou nier quelque chose, n’a pas cours pour les futurs contingents. »

Sciendum est, futura contingentia antequam fiant, nec futura esse, nec esse non futura.

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VIII : De la prescience ou préconnaissance de Dieu

En marge de l’édition imprimée figure ici le renvoi à Aristote, De l’interprétation, chapitre 9 – le célèbre exemple de la bataille navale de demain, dont il n’est aujourd’hui ni vrai qu’elle aura lieu, ni vrai qu’elle n’aura pas lieu. Sozzini n’admet pas non plus l’objection selon laquelle Dieu serait hors du temps et verrait tout comme présent. « Car le temps est éternel, quoi qu’en disent nos théologiens » ; tout est certes présent à Dieu, mais seulement ce qui est de quelque manière. « Tel est le connaissable, telle doit être aussi la connaissance du connaissable » – Dieu sait le passé comme passé, le présent comme présent, le futur comme futur – et ce qui est encore ouvert, comme ouvert.

Que de telles décisions ouvertes existent, c’est le choix de Dieu lui-même. Sozzini demande ce qui est le plus probable : « que Dieu n’ait voulu laisser à l’homme aucune liberté, afin de pouvoir lui-même tout connaître d’avance, ou qu’il ait donné à l’homme une liberté et se soit lui-même privé de cette prescience ». Et il pose aux adversaires une question à laquelle leur doctrine n’a pas de bonne réponse : si un acte libre était certain de toute éternité, d’où venait cette certitude ?

« Or, puisqu’il n’y a aucun effet sans sa cause prochaine, je demande : quelle est la cause prochaine de cette certitude ? Ce ne peut assurément être l’homme lui-même ni sa volonté, puisque ni l’un ni l’autre n’existe encore. … Il faut donc qu’il y ait une autre cause : si tu dis que c’est Dieu, tu fais de Dieu l’auteur de tous les crimes ; si tu dis que c’est autre chose, tu poses à côté de Dieu un second principe agissant et connaissant. Or l’un et l’autre sont manifestement impies et blasphématoires. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XI : Conclusion sur la question de la prescience

Dieu perd-il quelque chose à connaître l’ouvert comme ouvert ? Sozzini pense que c’est le contraire.

« Assurément, cette prescience est si loin d’attribuer quelque chose à Dieu qu’elle lui ôte plutôt quelque chose : elle supprime et obscurcit, au moins en partie, le soin constant qu’il prend des affaires humaines, et le rend en quelque sorte oisif. … Bref, l’attention et la direction constantes que Dieu porte aux actions humaines, qui dans l’Écriture sainte lui sont partout attribuées et démontrent avec la plus grande force sa souveraine domination et son gouvernement sur les hommes, sont entièrement ébranlées par cette prescience et presque renversées de fond en comble. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. VIII : De la prescience ou préconnaissance de Dieu

Le Dieu de la Bible n’est pas pour Sozzini le spectateur d’un déroulement fixé depuis longtemps, mais quelqu’un qui regarde, éprouve et agit.

Ce que l’Écriture dit de la connaissance de Dieu

Que ce ne soit pas là simple philosophie, Sozzini le montre sur des passages difficilement conciliables avec une prescience infaillible. Dieu « se repentit » d’avoir fait l’homme, et « il fut affligé en son cœur » (Gn 6,6). Lorsque Abraham lève le couteau, l’ange de l’Éternel lui dit : « je sais maintenant que tu crains Dieu » (Gn 22,12). De sa vigne, Dieu se plaint : « Pourquoi, quand j’ai espéré qu’elle produirait de bons raisins, en a-t-elle produit de mauvais ? » (Is 5,4). C’est le cas du serment que Sozzini formule avec le plus d’acuité. Dieu avait juré de conduire le peuple dans le pays promis, et, après son incrédulité, il jure que cette génération ne le verra pas (Nb 14) :

« Car qui, parmi les hommes, est assez insensé pour jurer sérieusement qu’il fera une chose dont il sait déjà avec certitude qu’il ne la fera nullement, ou dont il a déjà parfaitement discerné les raisons pour lesquelles il ne la fera en aucune manière ? Ou qu’y aurait-il de plus indigne de Dieu que de jurer qu’il fera une chose – non dans son intention, mais seulement en paroles ? »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XI : Conclusion sur la question de la prescience

Un serment dont la rupture serait déjà certaine ne serait pas un serment. Qui prend au sérieux de tels passages doit soit les réinterpréter, soit admettre que Dieu répond réellement à l’agir des hommes.

Et les prophéties ?

La Bible ne prédit-elle pas pourtant des actes futurs d’hommes – l’apostasie d’Israël, le reniement de Pierre, la venue de faux prophètes ? Sozzini examine ces passages un à un et en résume le résultat en quatre règles :

  1. Si l’Écriture prédit avec certitude de bonnes œuvres, c’est que Dieu lui-même les a décrétées.
  2. Une prédiction peut reposer sur ce qui est tout à fait vraisemblable sans être certaine. « Je connais, en effet, ses dispositions, qui déjà se manifestent aujourd’hui », dit Dieu du peuple dont il prédit l’apostasie (Dt 31,21) : il conclut de ce qu’il voit en lui.
  3. Une prédiction peut être une exhortation plutôt qu’une annonce – comme un père prédit avec assurance à son enfant qu’il tombera dans une faute, afin qu’il s’en garde avec d’autant plus de soin.
  4. Si une mauvaise œuvre est prédite avec certitude, Dieu a décrété l’acte, mais non la méchanceté du cœur ; celle-ci, il la trouve déjà là.

C’est ainsi que Sozzini explique aussi le reniement de Pierre : Pierre avait, par sa présomption, mérité que Dieu lui retire la grâce qui aurait pu le préserver ; le Christ prédit la suite de ce retrait. Et si le Christ, comme agneau, a été « prédestiné avant la fondation du monde » (1 P 1,20), c’était selon Sozzini un décret conditionnel : le Christ devait être livré si les hommes péchaient. Une condition n’abolit pas le décret ; mais elle montre que le péché n’était pas prévu.

Mise en perspective

Par sa contestation de la prescience, Sozzini est presque seul dans l’histoire de la théologie. Catholiques, luthériens et réformés ont unanimement rejeté cette thèse. Même le Catéchisme de Racovie, qui reprend jusque dans sa formulation la critique de la prédestination chez Sozzini, ne fait pas de cette thèse un article de doctrine. Il y eut des précurseurs au XIXe siècle, comme le méthodiste américain Lorenzo D. McCabe (1882) ; mais la position n’a été largement reçue qu’au XXe siècle, sous le nom d’« Open Theism » (« théisme ouvert »), par exemple dans l’ouvrage collectif The Openness of God (1994). Qui partage le refus de la prédestination chez Sozzini n’est pas tenu de le suivre ici ; mais son argument montre combien il prenait au sérieux la liberté que Dieu a donnée à l’homme.

Les passages scripturaires de la partie adverse

Sozzini n’élude pas les textes difficiles. En trois longs chapitres, il passe en revue les passages sur lesquels s’appuie la doctrine de la prédestination. Sa méthode est partout la même : lire le contexte, prêter attention à la lettre du texte original et ne pas ériger en règle générale un décret particulier de Dieu sur des personnes déterminées. « Car on ne doit pas établir de règle à partir d’exemples particuliers ; les règles doivent bien plutôt être tirées de ce qui concerne tous en général et se dit de tous en général. »

Romains 9 : Jacob et Ésaü, Pharaon et le potier

Aucun chapitre n’est aussi souvent invoqué en faveur de la double prédestination. « Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut » (Rm 9,18). Sozzini lit le chapitre à partir de son intention : Paul veut montrer que tous ceux qui descendent d’Abraham selon la chair ne sont pas de vrais enfants d’Abraham, mais que le sont ceux qui croient par le Christ, quels que soient les parents dont ils sont nés. Que la décision sur Jacob et Ésaü ait été prise quand les enfants n’étaient « pas encore nés » (Rm 9,11) répond à l’objection selon laquelle Dieu aurait préféré Jacob parce qu’il était meilleur ; il s’agit de la préséance de Jacob, non du salut éternel et de la damnation éternelle. « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court » (Rm 9,16) vise le vouloir et la course pour obtenir les bienfaits de Dieu – non la volonté d’accomplir le commandement de Dieu. Quant à Pharaon, il avait longtemps opprimé le peuple de Dieu avant que Dieu ne l’endurcisse ; son endurcissement fut un châtiment, non le commencement de sa culpabilité. L’image du potier, enfin, Sozzini l’interprète ainsi :

« Or la pensée de Paul est celle-ci : de même qu’il est permis au potier de façonner, d’une même masse, un vase pour un usage honorable et un autre pour un usage vil, de même il est permis à Dieu, de tout le genre humain, de frapper les uns des peines que leurs crimes ont méritées, et de combler les autres de ses dons, bien qu’ils ne le méritent pas. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XII : Les témoignages de l’Écriture contre le libre arbitre

L’argile dont le potier façonne les vases, ce ne sont donc pas des hommes avant leur naissance, mais des hommes déjà devenus justes ou méchants. Sozzini renvoie pour cela à Jérémie 18 et à Ésaïe 45, d’où Paul a tiré l’image. Chez Jérémie, le potier est précisément celui qui lie sa parole à la conduite des hommes :

« Soudain je parle, sur une nation, sur un royaume, d’arracher, d’abattre et de détruire ; mais si cette nation, sur laquelle j’ai parlé, revient de sa méchanceté, je me repens du mal que j’avais pensé lui faire. »

Jérémie 18,7–8

Romains 8,29–30 : la chaîne du salut

« Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin que son Fils fût le premier-né entre plusieurs frères. Et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. »

Romains 8,29–30

Cette « chaîne d’or » passait chez les réformés pour la preuve que les élus parviennent infailliblement à la gloire. Sozzini la lit à partir du verset précédent : Paul parle de « ceux qui aiment Dieu » (Rm 8,28). Le grec proegnō (« connus d’avance ») signifie ici, comme en Rm 11,2, « approuvés d’avance » ou « élus d’avance », et non une simple connaissance anticipée.

« Par ces paroles, l’Apôtre enseigne que ceux qui aiment Dieu, et qui pour cette raison ont déjà été approuvés d’avance par Dieu lui-même, sont destinés à la gloire par son décret, et il montre par quels degrés ils y sont conduits par lui. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XIII : Prédestiner, élire, appeler

La conclusion de Sozzini est que le passage « ne contient pas d’autre décret immuable de Dieu que celui-ci : qu’il ne peut en être autrement pour ceux qui aiment Dieu que d’être aimés de Dieu de cet amour qu’il a manifesté dans le Christ, et d’être ainsi sauvés pour l’éternité ». La chaîne décrit le chemin de ceux qui aiment Dieu, non une liste de noms.

Éphésiens 1,4–5 : élus avant la fondation du monde

« En lui Dieu nous a élus avant la fondation du monde » (Ep 1,4). Le mot « élire » désigne ici, selon Sozzini, non l’acte d’élire, mais le décret d’élire – de même que Paul peut dire que Dieu a déjà « glorifié » les siens (Rm 8,30). Et ce décret ne porte pas sur des noms, mais sur une sorte d’hommes. Sozzini le montre par le royaume dont il est dit aux bénis qu’il leur « a été préparé dès la fondation du monde » (Mt 25,34) : le verset suivant en donne la raison – « Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ».

« Et ce n’est d’aucune autre manière, en vérité, que doivent s’expliquer tous ces passages où il est question d’un décret divin et très ancien concernant le salut de certains hommes : à savoir de telle sorte qu’il faille entendre, non des hommes déterminés désignés nommément, mais une certaine sorte d’hommes. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XIII : Prédestiner, élire, appeler

Ce qui est prédestiné, c’est donc la sorte d’hommes qui sera sauvée : celui qui croit, aime et obéit.

Actes 13,48 : « … tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle »

Les adversaires tenaient ce passage pour irréfutable. Sozzini remarque d’abord, sans y attacher beaucoup de poids, que le grec porte tetagmenoi, « destinés » ou « ordonnés », et non protetagmenoi, « prédestinés », et que personne n’est nommé qui les aurait ainsi destinés. Il s’agirait de ceux que leur droiture rendait « aptes et propres » à recevoir l’Évangile. Déjà auparavant, dans son écrit De Jésus-Christ Sauveur, il avait montré où mène l’interprétation adverse : Luc aurait dû savoir que, de tous les prédestinés d’Antioche de Pisidie, aucun n’était resté incrédule. À quoi un tel savoir aurait-il pu servir ?

« Assurément, si tu pèses tout en toi-même, tu reconnaîtras qu’il n’en aurait pu résulter rien d’autre qu’un grand mal – et surtout ce que nous venons de dire de Luc lui-même : à savoir un relâchement et presque une extinction de la charité chez ceux qui vivaient alors envers ceux dont il était établi qu’ils n’avaient pas cru. »

Fausto Sozzini, De Jésus-Christ Sauveur (De Jesu Christo Servatore) — Quatrième partie : La foi justifiante et l’imputation de la justice du Christ › Foi, prédestination

Une doctrine qui permettrait de tenir d’autres hommes pour réprouvés et les abandonner irait contre le commandement de l’amour – c’est pour Sozzini une raison suffisante de ne pas la trouver dans ce verset.

Jean 6,44 : le Père qui attire

« Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6,44). Venir dépend-il donc uniquement de ce que Dieu attire ? Sozzini concède d’abord, pour les besoins de l’argument, que cette attraction pourrait être une force intérieure qui n’est pas accordée à tous, et il montre que, même alors, il ne s’ensuit rien contre la liberté :

« Quand bien même cette attraction de Dieu (si je puis ainsi parler) ne serait rien d’autre qu’une force intérieure de Dieu qui ne serait pas accordée à tous ceux qui entendent la parole extérieure, on ne pourrait pourtant pas en conclure que, pour ce qui est de l’assentiment à la parole extérieure de Dieu, rien ne serait au pouvoir de l’homme. Car le Christ ne dit pas que tous ceux qui sont attirés par le Père vont à lui, mais que nul ne peut y aller s’il n’est attiré. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XII : Les témoignages de l’Écriture contre le libre arbitre

Celui qui est attiré peut donc malgré tout ne pas venir, « parce qu’il ne veut pas y aller ». Sa propre interprétation va plus loin. Par la prédication du Christ, le Père veut attirer tous ceux qui l’entendent. Celui qui ne vient pas n’est pas attiré par Dieu, « qui veut l’attirer par la prédication du Christ » – à cause de sa propre méchanceté, et non parce que Dieu n’aurait pas voulu l’attirer. Le contexte montre où Jésus veut en venir. Il répond à des Juifs qui murmurent contre lui, et ramène leur incrédulité à leur propre disposition : « Si quelqu’un veut faire sa volonté, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu » (Jn 7,17) ; et le jugement, « c’est que, la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jn 3,19). Si Jésus avait ramené l’incrédulité au décret de Dieu, il l’aurait excusée.

Jean 10 : les brebis que personne ne ravira de sa main

« Mais vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis » (Jn 10,26) – les adversaires en concluent que les brebis sont désignées de toute éternité. Sozzini répond : Jésus le dit sous forme de reproche ; il met ainsi à nu la faute de ses auditeurs au lieu de l’excuser. Sont appelés brebis ceux qui ont déjà accepté sa doctrine ou qui, par leur droiture, y sont ouverts. Quant à la parole selon laquelle personne ne les ravira de sa main (Jn 10,28), elle concerne ce que d’autres peuvent faire contre elles, non la question de savoir si elles peuvent elles-mêmes rejeter la foi.

Philippiens 2,12–13 : Dieu produit le vouloir et le faire

« Car c’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir » (Ph 2,13). Ici, semble-t-il, le vouloir même est l’œuvre de Dieu. Sozzini ne le conteste pas – il se contente de lire aussi le verset qui précède :

« Je réponds que, comme il a été dit plus haut, je ne doute pas que Dieu doive être appelé l’auteur même de notre bonne volonté ; je nie cependant qu’il s’ensuive que nous n’accomplissions rien librement en cette matière. Et cela est manifeste à partir de ce passage même, puisque avant les paroles que nous venons de citer il est écrit au verset 12 : “Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement”, et que la raison de cette exhortation est aussitôt donnée dans les paroles mêmes dont il s’agit. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XII : Les témoignages de l’Écriture contre le libre arbitre

Il s’ensuit, selon lui, qu’il était « en partie au pouvoir de ces Philippiens d’accomplir quelque chose pour obtenir leur salut ». Dieu produit le vouloir par sa parole, par les promesses de l’Évangile et par les signes qui l’ont confirmé ; pour l’action de Dieu chez les Philippiens, Paul emploie le même verbe grec que pour la parole de Dieu qui « agit » chez les Thessaloniciens (1 Th 2,13). Une action par la parole n’abolit pas la liberté de l’auditeur, elle la suppose.

Ézéchiel 36,26 : le cœur nouveau

« Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau » (Ez 36,26) – Dieu ne recrée-t-il pas ici la volonté elle-même, sans que l’homme y contribue en rien ? Sozzini reprend d’abord une image d’Érasme, celle du maître qui dirait à son élève : « Je vais t’ôter cette langue barbare et t’en mettre une romaine », tout en exigeant de lui de l’application. Puis il montre sur le texte de quelle manière Dieu donne le cœur nouveau :

« Ajoute à cela qu’il ressort suffisamment du passage même que Dieu n’a voulu signifier aucune nécessité, ni non plus aucune force intérieure, puisque Dieu montre qu’il n’accomplira ce qu’il promet là d’aucune autre manière que par la multitude des bienfaits dont il voulait combler le peuple, pour lui attendrir ainsi le cœur et l’âme et, pour ainsi dire, engendrer et créer en lui la volonté et l’empressement à lui obéir. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XII : Les témoignages de l’Écriture contre le libre arbitre

Selon la même règle, Sozzini lit les passages où Dieu « donne » ou « ne donne pas » quelque chose (Dt 29,4 ; 2 Tm 2,25) : le mot désigne l’effet, non la simple volonté ; c’est « à très juste titre », dit Sozzini, qu’on affirme de celui « qui ne trouve personne pour recevoir » qu’il ne donne pas. Si Israël n’a pas reçu un cœur pour comprendre, ce n’est pas que Dieu n’ait pas voulu le lui donner.

Pharaon, Judas et les endurcis

Restent les cas où Dieu lui-même endurcit un homme ou se sert de lui pour une mauvaise action : Pharaon, Sihon, les fils d’Éli, Absalom, Judas. Sozzini montre pour chacun qu’une méchanceté a précédé le décret et l’a motivé. Il était décrété que l’un des compagnons de table de Jésus le trahirait – non que ce serait Judas. Judas fut choisi pour ce rôle alors qu’il était déjà voleur et cupide (Jn 12,6 ; Mt 26,15). Sozzini lit de la même manière 1 P 2,8, où il est dit des incrédules qu’ils se heurtent à la pierre pour n’avoir pas cru à la parole, « et c’est à cela qu’ils sont destinés » : ce qui est destiné, ce n’est pas leur incrédulité, mais le fait que quiconque rejette l’Évangile doit se heurter à cette pierre. Sozzini résume le résultat en un principe :

« Et dans toute cette discussion, il faut se rappeler ce que nous avons dit en traitant de la prescience de Dieu : que Dieu n’est jamais l’auteur et la cause de la faute ou du péché qui se trouve dans un acte, mais seulement de l’acte lui-même. Car la méchanceté et l’injustice d’où procède toute faute, il les trouve déjà dans l’homme qu’il pousse à commettre quelque forfait, parce que celui-ci est déjà méchant et injuste … »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XIV : Les témoignages relatifs à un décret particulier

Dieu se sert de la méchanceté qu’il trouve ; il ne la crée pas. Même à l’égard des faux docteurs « dont la condamnation est écrite depuis longtemps » (Jude 4), Dieu attend, selon Sozzini, avec la plus grande patience qu’ils se ravisent « et lui fournissent une raison de révoquer son décret ».

Le livre de vie

Ce qui est dit du livre de vie (Ap 13,8 ; 17,8) ne prouve pas davantage une destination irrévocable. Moïse supplie : « efface-moi de ton livre que tu as écrit », et Dieu répond : « C’est celui qui a péché contre moi que j’effacerai de mon livre » (Ex 32,32–33). Le Christ promet à celui qui vaincra : « je n’effacerai point son nom du livre de vie » (Ap 3,5) – une promesse qui n’a de sens que si l’effacement est possible. Et Paul dit de ses compagnons d’œuvre que leurs noms sont dans le livre de vie (Ph 4,3) ; l’un d’eux, Démas (Phm 24), il doit plus tard le donner pour perdu : « Démas m’a abandonné, par amour pour le siècle présent » (2 Tm 4,10).

Ce que Sozzini met à la place : c’est le chemin qui est prédestiné

Sozzini ne supprime pas les mots bibliques, il leur rend leur sens. Ce que Dieu a prédestiné, et cela avant la fondation du monde, c’est comment il veut sauver les hommes : par Jésus-Christ, tous ceux qui croient et obéissent. Le Catéchisme de Racovie, qui résume la doctrine de Sozzini, l’a ramassé en une phrase :

« La prédestination de Dieu ne signifie dans l’Écriture rien d’autre que ce décret de Dieu touchant les hommes, qu’il a arrêté avant la fondation du monde : qu’il donnerait la vie éternelle à ceux qui croiraient en lui et lui obéiraient ; à quoi s’oppose de l’autre côté ce décret : qu’il punirait de la damnation éternelle ceux qui refuseraient de croire en lui et de lui obéir. Car le Christ, parfait interprète de la volonté divine, nous a exposé ainsi ce conseil de Dieu et ces deux décrets : que celui qui croit en lui aurait certainement la vie éternelle, mais que celui qui ne croit pas serait certainement condamné. »

Catéchisme de Racovie — Les preuves scripturaires des adversaires touchant la prédestination › Les notions de prédestination, d’élection et de vocation

De là découle aussi la conception que Sozzini se fait de l’élection. L’Écriture connaît deux sens. En un sens plus large, sont appelés « élus » tous ceux qui ont accepté l’Évangile ; c’est ainsi que Paul nomme toute l’Église de Thessalonique (1 Th 1,4). En un sens plus strict, ne sont appelés élus que ceux qui mènent aussi une vie conforme à l’Évangile – « Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus », dit Jésus à propos de l’invité sans habit de noces (Mt 22,14). C’est pourquoi Pierre exhorte : « appliquez-vous d’autant plus à affermir votre vocation et votre élection » (2 P 1,10). Une élection qu’il faut affermir n’est pas une élection fixée de toute éternité.

« De ce que nous avons exposé jusqu’ici, il est, selon notre conviction, suffisamment clair qu’on ne peut tirer de l’élection de Dieu dont parle l’Écriture sainte rien qui montre que nous ne fassions rien librement pour obtenir notre salut. Bien plutôt, il faut en comprendre suffisamment que, sans notre volonté, le salut ne nous est pas acquis et rien absolument n’est accompli – puisque l’élection elle-même ne peut exister ni subsister d’aucune manière sans quelque acte libre de notre volonté. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XIII : Prédestiner, élire, appeler

L’élection ne remplace donc pas la foi, elle la suit : Dieu élit ceux qui répondent à son appel, et il reste fidèle à ceux qui demeurent dans son amour.

Le Christ : le seul qui fût prédestiné avec certitude

Augustin et ses successeurs invoquaient volontiers le Christ lui-même : il était, avant la fondation du monde, destiné avec certitude au salut ; telle la tête, tels les membres. Sozzini accorde la première proposition et conteste la seconde :

« Je réponds : si les membres devaient être certains de la même manière que la tête devait être certaine, l’argument serait concluant. Mais en fait, si la tête devait certes être certaine – autrement le chemin même de notre salut, que Dieu aurait choisi, aurait été incertain –, les membres, eux, non seulement peuvent être incertains, mais doivent même l’être : autrement Dieu ne pourrait d’aucune manière punir ceux qui ne seraient pas des membres pour la raison même qu’ils ne sont pas des membres. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XIV : Les témoignages relatifs à un décret particulier

Ce qui est prédestiné avec certitude, c’est le Sauveur, et avec lui le chemin ; ce qui reste ouvert, c’est de savoir qui le suivra. Il n’y a là, selon Sozzini, aucune perte, mais une consolation : si déjà le Christ, qui ne pouvait faire autrement qu’obéir, a été si richement récompensé de son obéissance, alors « assurément nous aussi, qui aurions la possibilité de ne pas obéir, ne serons pas frustrés de notre salaire ».

La foi est-elle alors encore un don de Dieu ?

L’objection vient aussitôt à l’esprit : si l’homme peut croire ou ne pas croire, il doit finalement son salut à lui-même. Sozzini répond par une image simple :

« Et la foi ne cesse pas d’être un don de Dieu, même s’il est au pouvoir de l’homme de croire, c’est-à-dire d’accepter la foi que Dieu lui offre par la prédication de l’Évangile. De même, si je voulais donner de l’argent à quelqu’un à qui je ne dois absolument rien, ma libéralité ne serait en rien diminuée, même s’il était en son pouvoir d’accepter cet argent ou de ne pas l’accepter. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XII : Les témoignages de l’Écriture contre le libre arbitre

Dieu ne doit rien à personne, « si ce n’est en vertu d’une promesse » ; il envoie l’Évangile, donne les promesses, les confirme et accorde son Esprit aux croyants. L’homme ne fait qu’accepter ce qui lui est offert – mais c’est lui-même qui l’accepte. À la fin du quatorzième chapitre, Sozzini fait le bilan :

« C’est pourquoi je conclus enfin : il n’est personne, parmi ceux à qui l’Évangile est annoncé dans sa pureté (à moins qu’il n’ait auparavant été endurci et aveuglé par le juste jugement de Dieu à cause de ses péchés), qui ne puisse y donner son assentiment librement et de son propre mouvement ; et une fois que cela s’est fait, il n’y a pas à craindre que nous soyons incapables d’accomplir les préceptes mêmes de l’Évangile. Car à ceux qui donnent leur assentiment à l’Évangile, Dieu accorde tout ce dont ils ont besoin pour les accomplir. Et c’est en ce sens que j’affirme qu’il y a dans l’homme un libre arbitre. »

Fausto Sozzini, Leçons théologiques (Praelectiones theologicae) — Chap. XIV : Les témoignages relatifs à un décret particulier

Liberté et grâce ne s’opposent pas chez Sozzini : Dieu donne tout ce qui est nécessaire à la foi et à l’obéissance, et l’homme l’accepte librement.

Ce que l’Écriture atteste

Les passages que Sozzini et ses successeurs opposent au double décret parlent de la volonté de Dieu de sauver tous les hommes et de la responsabilité de chacun. Dieu dit chez Ézéchiel : « ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il change de conduite et qu’il vive » (Ez 33,11). Il « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), « ne voulant pas qu’aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance » (2 P 3,9). Moïse met devant le peuple « la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction » : « Choisis la vie » (Dt 30,19). Et Jésus se lamente sur Jérusalem : « combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants … et vous ne l’avez pas voulu ! » (Mt 23,37). Calvin lisait ces passages autrement : en 1 Tm 2,4, il ne serait pas question « des hommes pris un à un, mais des ordres d’hommes » (Institution III,24,16), et en 2 P 3,9 Dieu ne parlerait que de sa volonté révélée (voir plus haut). Sozzini prend les mots tels qu’ils sont.

  • Ézéchiel 18,20 — « L’âme qui pèche, c’est celle qui mourra » : chacun porte sa propre faute. Un jugement fixé avant tout acte en serait le contraire.
  • Jérémie 31,29–30 — Le proverbe des raisins verts mangés par les pères ne vaut plus : « chacun mourra pour sa propre iniquité ».
  • Jean 3,16 — Dieu a aimé « le monde », afin que « quiconque croit en lui » ne périsse point. La condition est la foi, non un nom fixé d’avance.
  • 1 Timothée 2,6 — Le Christ, « qui s’est donné lui-même en rançon pour tous », immédiatement après la phrase disant que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (2,4).
  • Jacques 1,14–15 — La tentation vient de la convoitise propre ; Dieu « ne tente lui-même personne » (1,13). Dieu n’est pas l’auteur du péché.
  • Matthieu 7,13–14 — Deux chemins et l’exhortation à entrer par la porte étroite. Une exhortation suppose qu’on puisse y donner suite.
  • Romains 5,12 — La mort s’est étendue sur tous les hommes, « parce que tous ont péché » : péché propre, non sort décrété.
  • 1 Pierre 1,20 — Le Christ, « prédestiné avant la fondation du monde » : ce qui est prédestiné, c’est le Sauveur, et avec lui le chemin du salut.

Objections et réponses

« Alors l’homme ne doit finalement son salut qu’à lui-même. »

Non. Celui qui accepte un cadeau ne l’a pas mérité, et ce cadeau reste un cadeau, même s’il aurait pu le refuser. Dieu envoie l’Évangile, donne les promesses et l’Esprit ; personne ne peut croire au Christ « si Dieu ne donne, par quelques instruments, la connaissance du Christ ». La liberté d’accepter ou de refuser ne fait pas du salut un salaire. Elle fait seulement de la damnation une faute propre.

« Le Dieu de Sozzini, lui aussi, endurcit des hommes et se sert de leur méchanceté. Où est la différence avec Calvin ? »

La différence tient à l’ordre. Chez Calvin, le décret précède le péché ; chez Sozzini, le péché précède le décret. Dieu n’endurcit que celui qui s’est déjà endurci lui-même, et il est l’auteur de l’acte, non de la faute. Qu’un homme ainsi endurci soit néanmoins puni, Sozzini le justifie ainsi : « Car si quelqu’un tombe nécessairement dans un crime, il n’est pas excusé, pour autant qu’il s’est lui-même donné la cause de cette nécessité, mais il est puni tout comme s’il avait commis ce crime de façon tout à fait volontaire et libre. » Dieu n’a pas destiné cet homme de toute éternité à la chute ; il l’a trouvé dans la chute.

« Un Dieu qui ne connaît pas l’avenir n’est pas omniscient. »

Omniscience signifie savoir tout ce qui est connaissable – comme toute-puissance signifie pouvoir tout ce qui est possible. Dieu connaît chaque pensée, chaque intention et chaque possibilité, il connaît ses propres décrets, et il sait ce qu’il fera, quelle que soit la décision des hommes. Ce qu’il ne « sait » pas, c’est une décision qui n’est pas encore prise. Et même celui qui ne suit pas Sozzini sur ce point peut partager sa thèse principale : que Dieu ne destine personne à la damnation avant sa naissance.

« Sans élection inconditionnelle, il n’y a pas de certitude du salut. »

Selon Sozzini, la certitude repose sur la promesse de Dieu, non sur un décret caché : celui qui croit et aime Dieu ne périra pas, et personne ne peut le ravir de la main du Christ (Jn 10,28 ; Rm 8,31–39). Calvin renvoie celui qui est dans l’épreuve au Christ comme au « miroir » dans lequel il faut contempler son élection (Institution III,24,5). Mais il concède lui-même que des réprouvés, parfois, « même à leur propre jugement, ne diffèrent en rien des élus » (III,2,11). Qui peut alors savoir desquels il fait partie ?

« Si Dieu ne fixe pas tout, c’est le hasard qui gouverne. »

Ce qui est libre, c’est la volonté de l’homme, non le cours du monde. Les actes extérieurs, Dieu les a gardés en sa main : il permet ou empêche, comme bon lui semble, il pénètre toutes les intentions, et il sait, quoi que les hommes entreprennent, « tout faire tourner à sa gloire ». La souveraineté de Dieu n’en est donc pas plus faible, mais plus vivante : Dieu voit, éprouve, répond et dirige, au lieu de seulement exécuter ce qui est fixé de toute éternité.

« C’est l’hérésie de Pélage. »

Dans le rejet du péché originel, Sozzini est effectivement proche de Pélage, et ses adversaires le lui ont reproché. Mais il n’enseigne pas que l’homme devient juste par ses propres forces. Il tient la plupart des hommes pour faibles et corrompus par l’habitude, il tient l’aide de Dieu pour indispensable, et il ramène entièrement le salut à la bonté de Dieu dans le Christ. Ce qu’il conteste, c’est uniquement que Dieu refuse cette aide à un homme qui ne s’en est pas d’abord rendu indigne par sa propre méchanceté, et qu’il le punisse ensuite pour ce qu’il ne pouvait faire sans elle. Là où Dieu retire sa grâce – chez Pharaon, chez Pierre, chez les fils d’Éli –, c’est toujours, selon Sozzini, le châtiment d’une faute antérieure.

Postérité

Les communautés des Frères polonais ont adopté la doctrine de Sozzini. Le Catéchisme de Racovie la suit jusque dans la formulation : il rejette la prédestination « pour deux raisons principales » et énumère les quatre « choses inconvenantes » qu’elle obligerait à attribuer à Dieu. Pour les réformés, « socinianisme » devint une étiquette polémique, dont on affubla aussi les remontrants condamnés à Dordrecht. Aujourd’hui, de très nombreux chrétiens croient que Dieu veut sauver tous les hommes et que l’homme peut accepter ou refuser la grâce offerte. Sur cette question, ils sont plus proches de Sozzini que de Calvin – même si bien peu savent où ces raisons ont été élaborées si tôt et de façon si cohérente.

La thèse centrale de Sozzini

Dieu n’a pas prédestiné qui croira, mais que celui qui croit et obéit sera sauvé. Même après la chute d’Adam, l’homme demeure libre d’accepter ou de refuser la grâce offerte : c’est pourquoi le salut est entièrement un don, et la damnation entièrement une faute propre. Dieu n’est pas l’auteur du péché, son appel à la conversion est sincère, et son omniscience embrasse tout ce qui peut être su – la décision encore ouverte d’un homme libre n’en fait pas plus partie que le fait de défaire ce qui a été fait ne relève de sa toute-puissance. Ainsi Dieu demeure ce que l’Écriture dit de lui : juste, véridique et bon.