1 Pierre 1,20 — « Connu d’avance avant la fondation du monde » : dessein éternel, non existence prémondaine personnelle
1 Pierre 1,20 appelle le Christ « connu d’avance avant la fondation du monde, mais manifesté dans les derniers temps à cause de vous ». L’interprétation trinitaire tient ce verset pour une preuve de la préexistence personnelle éternelle du Christ avant la création. Selon la lecture socinienne, cela ne tient pas : le grec proegnôsmenos (participe parfait passif de proginoskein) est, dans l’usage du Nouveau Testament, un langage constant de dessein et d’élection — le même mot que Rm 8,29 et 1 P 1,2 emploient pour les croyants, sans que personne n’en déduise leur existence prémondaine personnelle ; et la tournure pro katabolês kosmou (« avant la fondation du monde »), l’Écriture la rattache en Ép 1,4 et 2 Tm 1,9 à l’élection et à la grâce des croyants, non à leur existence ontologique. Le Christ était dans le dessein de Dieu avant le monde ; historiquement, en revanche, il a été « manifesté dans les derniers temps » (phanerôthentos) — on manifeste ce qui était auparavant caché, non ce qui existait déjà visiblement. Le verset est donc une préexistence idéale classique dans le plan de salut divin, non l’existence prémondaine personnelle d’une seconde personne divine.
« … qui, certes, a été connu d’avance avant la fondation du monde, mais qui a été manifesté dans les derniers temps à cause de vous, qui, par lui, croyez en Dieu, lequel l’a ressuscité des morts et lui a donné la gloire, afin que votre foi soit aussi espérance en Dieu. »
1 Pierre 1,20-21
Contexte : la parénèse de sanctification et le motif du rachat
La Première Épître de Pierre est un écrit de consolation et d’exhortation adressé aux « étrangers élus de la dispersion » (1,1). Le premier chapitre déploie la situation de salut des destinataires en trois traits : la nouvelle naissance à une espérance vivante par la résurrection de Jésus-Christ (v. 3-5), l’épreuve de la foi dans la tentation (v. 6-9) et le devoir d’une conduite sainte au regard du rachat par le sang du Christ (v. 13-21). Le verset 20 se tient dans ce troisième trait ; ce n’est pas un morceau christologique autonome, mais la justification de la parénèse de sanctification : parce que le rachat fut si précieux — par le sang du Christ, l’agneau sans défaut —, c’est pourquoi une conduite sainte est requise.
Sur le plan structurel, le v. 20 forme avec le v. 21 une seule période habilement construite : proegnôsmenou men pro katabolês kosmou, phanerôthentos de ep' eschatou tôn chronôn di' hymas, tous di' autou pisteuontas eis theon ton egeiranta auton ek nekrôn kai doxan autôi donta — « qui, certes, a été connu d’avance avant la fondation du monde, mais qui a été manifesté dans les derniers temps à cause de vous, qui, par lui, croyez en Dieu, lequel l’a ressuscité des morts et lui a donné la gloire ». La double particule men … de pose la tension entre le dessein éternel et la manifestation historique ; la proposition finale, sur la résurrection et la glorification, ancre la christologie de manière conséquente dans l’agir de Dieu en Jésus, non dans une primauté ontologique propre.
Dans le contexte plus large de la composition de l’épître, le v. 20 appartient à la ligne pétrinienne de la vision de l’histoire du salut. Le même auteur dit en 1,2 que les destinataires sont « élus selon la préscience de Dieu le Père » (kata prognosin theou patros) — la même racine qu’au v. 20 (proegnôsmenos est le participe parfait passif de proginoskein ; prognosis en est le substantif correspondant). Ce que Pierre dit du Christ au v. 20, il le dit des croyants au v. 2 ; c’est là la clé herméneutique. Une lecture qui comprend le v. 20 de manière ontologique et le v. 2 de manière non ontologique fait éclater la cohérence interne de l’ouverture de l’épître.
Le verbe phaneroun (rendre manifeste, faire devenir visible) n’est pas non plus accessoire au v. 20. Il appartient au langage de la révélation du Nouveau Testament et désigne le fait que quelque chose de caché entre dans la visibilité de l’histoire : le salut (Tt 2,11), la justice de Dieu (Rm 3,21), la vie éternelle (1 Jn 1,2), le mystère de l’évangile (Rm 16,25-26). Dans tous ces passages, l’accent est : ce qui était jusque-là caché dans le dessein de Dieu devient visible dans l’histoire. C’est exactement la forme de langage par laquelle Pierre décrit aussi le Christ — un prédestiné dans le dessein éternel est rendu visible dans l’histoire.
Réception socinienne. Le Catéchisme de Raców (1605) traite en plusieurs endroits, de manière détaillée, le verbe proginoskein et le langage du « avant la fondation du monde ». Trois sections concernent directement 1 P 1,20 : (1) la section sur la prédestination de Dieu comme décret arrêté avant la fondation du monde ; (2) la section sur la création comme œuvre du Christ, où se déploie la préexistence idéale du Christ dans le dessein divin ; (3) la section sur la gloire du Christ avant le monde (Jn 17,5), qui interprète précisément la figure de langage parallèle de l’« avoir-avant-le-monde » comme un langage de promesse et de réserve. Le catéchisme lit 1 P 1,20 dans une logique close avec Ép 1,4, 2 Tm 1,9 et Rm 8,29 comme un langage de dessein et d’élection.
Thèse socinienne centrale
1 Pierre 1,20 est une affirmation sur le dessein de salut éternel de Dieu à l’égard du Christ, non une affirmation sur l’existence personnelle du Christ avant la création. Le participe proegnôsmenos désigne le fait que le Christ était, dans la préscience, la préconnaissance et la prédestination de Dieu, avant la fondation du monde — tout comme les élus (1 P 1,2), les croyants (Rm 8,29), les saints (Ép 1,4) et les bénéficiaires de la grâce (2 Tm 1,9). Dans tous ces textes, l’ordre de langage est le même : le plan éternel de Dieu vient, dans le langage, avant tout le reste ; sa réalisation historique se produit dans le temps.
L’opposition men … de au v. 20 montre la pointe théologique : certes (men) dans le dessein éternel, mais (de) manifesté dans les derniers temps. L’« être manifesté » (phanerôthentos) n’est pas une adjonction accessoire, mais la clé : phaneroun rend visible ce qui était jusque-là caché. Une personne divine existant personnellement aurait été visible depuis la création, car, selon la doctrine trinitaire, elle coopère déjà à l’acte créateur lui-même (cf. l’interprétation post-nicéenne de Col 1,16 et Jn 1,3). Le langage de révélation de 1 P 1,20 suppose précisément que le Christ n’a justement pas agi visiblement dans le monde durant tout le temps de la création, mais qu’il entre dans l’histoire pour la première fois dans les derniers temps — ce qui ne reste logiquement cohérent que dans la lecture socinienne.
Sur le plan linguistique et philologique, proegnôsmenos est sans équivoque : pro désigne l’antériorité, ginôskein désigne, dans l’usage de l’Ancien et du Nouveau Testament, non un simple savoir intellectuel, mais une attention aimante et une élection (cf. Jr 1,5 : « Avant de te former dans le sein maternel, je te connaissais » ; Am 3,2 : « Je n’ai connu que vous parmi toutes les familles de la terre »). Proginoskein est donc un langage d’élection et de détermination, non un langage d’existence. Qui le comprend ainsi pour les croyants (Rm 8,29) doit le comprendre de même pour le Christ en 1 P 1,20 — sinon il scinde l’usage de langue du même apôtre.
La tournure pro katabolês kosmou (« avant la fondation du monde ») est, elle aussi, hautement régulière dans le Nouveau Testament : elle se rencontre en Ép 1,4 (« il nous a élus en lui avant la fondation du monde »), en Jn 17,24 (« tu m’as aimé avant la fondation du monde »), en Mt 25,34 (« le royaume qui vous est préparé dès la fondation du monde ») et en Hé 4,3 (les œuvres sont « achevées depuis la fondation du monde »). Dans chaque cas, la tournure est un langage de dessein et de détermination : ce que Dieu a prévu avant le monde. Personne ne conclut de Mt 25,34 que le royaume aurait existé avant la création comme réalité ontologique ; d’Ép 1,4, que les chrétiens auraient existé comme personnes avant la création. La même limite linguistique vaut pour 1 P 1,20.
1 Pierre 1,20 place le Christ au centre du dessein de salut éternel de Dieu : avant la fondation du monde dans la préscience, dans les derniers temps dans la révélation. C’est là une préexistence idéale dans le plan de Dieu — non l’existence prémondaine personnelle d’une seconde personne divine. Le même mot proginoskein et la même tournure pro katabolês kosmou, le Nouveau Testament les emploie de manière conséquente aussi pour les croyants ; personne n’en a déduit leur existence prémondaine ontologique. Ce qui vaut pour les croyants vaut linguistiquement aussi pour le Christ. L’argument phanerôthentos renforce la lecture : on manifeste ce qui était auparavant caché — non ce qui existait déjà visiblement.
Termes-clés
Cinq expressions grecques décident, sur le plan linguistique et philologique, de l’interprétation de 1 P 1,20 :
proegnôsmenos — connu d’avance, élu à l’avance
Le participe parfait passif de proginoskein est, dans l’usage du Nouveau Testament, fermement ancré dans la ligne du langage d’élection vétérotestamentaire. L’hébreu jada‘ — que la LXX traduit par ginôskein — ne désigne pas le simple savoir intellectuel, mais une attention personnelle et aimante. Ainsi Dieu dit-il à Jérémie : « Avant de te former dans le sein maternel, je te connaissais ; avant que tu sortes du sein, je t’avais consacré » (Jr 1,5). Personne n’en conclut que Jérémie aurait existé comme personne avant sa conception ; le verset parle de l’élection éternelle de Jérémie comme prophète.
Dans le Nouveau Testament, l’usage est cohérent. Rm 8,29 : hous proegnô, kai prohôrisen — « ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils ». Rm 11,2 : « Dieu n’a pas rejeté son peuple, qu’il a connu d’avance (proegnô). » 1 P 1,2 : kata prognosin theou patros — « élus selon la préscience de Dieu le Père ». Dans tous ces passages, proginoskein/prognosis est un langage de dessein — l’élection, l’amour et la détermination éternels de Dieu. Lorsque le même Pierre qui dit le v. 2 des croyants dit, au v. 20, le même mot du Christ, le sens est manifestement le même : le Christ était dans le plan de Dieu avant le monde — tout comme les croyants étaient dans la préscience de Dieu.
L’argument de Schaff, Westcott, Bruce et d’autres exégètes modernes, selon lequel proginoskein signifierait ici « faire connaissance » et impliquerait un vis-à-vis personnel existant déjà avant la création, n’est pas soutenu par l’usage vétéro- et néotestamentaire. C’est une surcharge théologiquement motivée : c’est seulement le dogme trinitaire qui rend nécessaire la lecture personnelle, parce que, autrement, la prédestination du Christ apparaît sur le même plan que la prédestination des croyants — ce qui est justement, selon la lecture socinienne, la lecture correcte.
pro katabolês kosmou — avant la fondation du monde
La tournure apparaît sept fois dans le NT : Mt 13,35 ; 25,34 ; Lc 11,50 ; Jn 17,24 ; Ép 1,4 ; Hé 4,3 ; 9,26 ; 1 P 1,20 ainsi qu’Ap 13,8 ; 17,8. En six de ces passages, elle est sans équivoque un langage de dessein et d’élection (Mt 25,34 : le royaume préparé ; Lc 11,50 : le sang versé des prophètes ; Jn 17,24 : l’amour du Père pour le Fils ; Ép 1,4 : l’élection des croyants ; Hé 4,3 : les œuvres achevées ; Ap 13,8 : le livre de vie). En aucun de ces passages on ne déduit de la tournure une existence prémondaine personnelle. Il n’y a aucune raison linguistique de poser une exception en 1 P 1,20.
Le parallèle direct d’Ép 1,4 est particulièrement instructif : kathôs exelexato hêmas en autôi pro katabolês kosmou — « il nous a élus en lui avant la fondation du monde ». Les chrétiens sont « en Christ » élus avant le monde ; c’est un langage d’élection, non d’existence. De même, en 2 Tm 1,9, Dieu nous a « sauvés et appelés … selon son propre dessein et la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ avant les temps éternels ». Personne n’en conclut que les croyants auraient existé comme personnes avant le monde, ou que la grâce aurait subsisté comme hypostase autonome avant le monde.
Lorsque la même tournure est dite du Christ en 1 P 1,20, la lecture naturelle est : il était dans le dessein éternel de Dieu — dans le plan de salut qui devient réalité dans l’histoire. Une lecture prémondaine personnelle doit d’abord être importée du dogme post-nicéen ; elle ne se trouve pas dans le texte et entre en collision avec l’ordre de langage de l’auteur.
phanerôthentos — manifesté, rendu visible
Le verbe phaneroun est, dans le NT, le terme central pour la révélation du caché dans l’histoire. Tt 2,11 : « Elle est apparue (epephanê), la grâce de Dieu, source de salut » ; Rm 3,21 : « la justice de Dieu a été manifestée (pephanerôtai) » ; 1 Jn 1,2 : « la vie a été manifestée (ephanerôthê) » ; Rm 16,25-26 : « le mystère tenu caché durant des temps éternels, mais maintenant manifesté (phanerôthentos) ». Dans chaque cas, le mouvement est : auparavant caché — maintenant visible.
C’est exactement dans ce langage que Pierre parle du Christ. Phanerôthentos de ep' eschatou tôn chronôn di' hymas : « manifesté dans les derniers temps à cause de vous ». Le Christ entre dans la visibilité dans l’histoire. Ce n’est pas un langage d’incarnation (il fut envoyé d’en haut), mais un langage de révélation (il fut rendu visible). Une seconde personne divine, qui serait présente dans le monde, coopérant depuis la création, n’aurait pas été « manifestée » seulement dans les derniers temps. La figure de langage de phaneroun suppose que ce qui est manifesté était auparavant dans le caché.
Dans l’usage de langue de Pierre, c’est tout à fait conséquent. Ce qui était auparavant caché dans le dessein de Dieu devient visible dans l’histoire — en la personne de Jésus-Christ, dans l’œuvre de sa résurrection, dans l’octroi de la gloire. Le langage convient à une personne apparaissant dans le temps, envoyée et glorifiée par Dieu ; il ne convient pas à une personne divine coopérant visiblement de toute éternité.
ep' eschatou tôn chronôn — à la fin des temps
Cette formule eschatologique désigne, dans le NT, la phase de l’histoire du salut où le plan de salut de Dieu trouve sa réalisation décisive (cf. Hé 1,2 : ep' eschatou tôn hêmerôn toutôn elalêsen hêmin en huiôi ; Ac 2,17 cite Joël : en tais eschatais hêmerais). La tournure est toujours un langage de phase historique — elle marque le moment où Dieu agit dans l’histoire.
Pour 1 P 1,20, cela signifie : le Christ a maintenant paru dans cette phase décisive du salut. Son apparition est une date historique, non un événement éternel. Le langage temporel du verset est cohérent — avant le monde dans le dessein, dans les derniers temps dans l’histoire. Les deux pôles sont linguistiquement nettement séparés : langage de dessein pour le pro katabolês, langage historique pour l’ep' eschatou. Une affirmation ontologique sur l’essence n’appartient à aucun des deux genres de langage.
di' hymas — à cause de vous
La tournure prépositionnelle di' hymas (« à cause de vous », « pour vous ») est un langage de finalité salvifique. Elle fait du v. 20 la charnière théologique entre le dessein éternel et la situation de salut présente des destinataires. La préscience éternelle du Christ par le Père a un but dans l’histoire du salut : les destinataires de l’épître, « qui, par lui, croyez en Dieu » (v. 21). Le Christ n’est pas une construction métaphysique de l’éternité, mais une figure salvifique, prédestinée à l’égard des croyants et rendue visible dans l’histoire.
C’est précisément cette téléologie salvifique qui est, du point de vue socinien, décisive. Tout l’événement du salut est orienté vers le salut des hommes, non vers une autoprésentation métaphysique de Dieu. Le Père a prédestiné et manifesté le Christ « à cause de vous » ; le sujet de la prédestination est Dieu, l’objet est le Christ, le but sont les croyants. Cette structure ternaire — Dieu agit en Christ en faveur des croyants — est la figure herméneutique fondamentale de la compréhension christologique socinienne.
Comparaison des interprétations
Rapport à Fausto Sozzini et au Catéchisme de Raców
Fausto Sozzini et le Catéchisme de Raców (1605) qui porte son nom traitent la figure de langage du « avant la fondation du monde » en plusieurs endroits pertinents. Trois passages sont directement décisifs pour 1 Pierre 1,20 : la section sur la prédestination de Dieu, la section sur la création comme œuvre du Christ et la section sur la gloire du Christ avant le monde (Jn 17,5). Dans les trois, le même principe linguistique et philologique est appliqué : ce que Dieu a, avant le monde, prévu, décidé ou déterminé pour quelqu’un peut être dit de celui-ci comme « sien » — sans qu’il ait pour autant existé personnellement avant le monde.
« La prédestination de Dieu ne signifie, dans l’Écriture, rien d’autre que le décret suivant de Dieu sur les hommes, qu’il a arrêté avant la fondation du monde : qu’à ceux qui croiraient en lui et lui obéiraient, il donnerait la vie éternelle … En tant que le Christ a été par Dieu, avant toute création, connu d’avance et aimé d’une manière unique, et destiné à la gloire, il fut pour Dieu le motif de créer le monde et toutes choses, afin de mener à exécution ce dessein : élever le Christ à la gloire et, par lui, accorder au genre humain la vie éternelle. »
Fausto Sozzini / Catéchisme de Raców, § Prédestination de Dieu ; § Création comme œuvre du Christ
La pointe du catéchisme est méthodiquement rigoureuse : il place les figures de langage de l’« élection-avant-le-monde » sur le même plan pour le Christ et pour les croyants. Si l’Écriture dit que les chrétiens sont « élus en Christ avant la fondation du monde » (Ép 1,4) et que « la grâce leur a été donnée en Jésus-Christ avant les temps éternels » (2 Tm 1,9), sans que personne n’en déduise leur existence prémondaine personnelle, alors on ne doit pas non plus, en 1 P 1,20, forcer le langage de manière ontologique. Sozzini formule l’argument comme un postulat de cohérence linguistique : le même usage de langue du même apôtre doit signifier la même chose dans le même écrit.
Ailleurs — dans la section sur l’interprétation de Jn 17,5 — le catéchisme donne une définition précise de l’usage de langue « avoir quelque chose avant le monde » : « Que quelqu’un ait quelque chose auprès d’un autre se dit souvent de ce qui lui a été promis et destiné ; de cette manière, chez le même Jean, les croyants sont plus d’une fois désignés comme ayant la vie éternelle. » (Catéchisme de Raców, section sur Jn 17,5). Cette observation linguistique atteint exactement ce qui est en jeu en 1 P 1,20 : le Christ « est » avant le monde dans le plan de Dieu ; maintenant, dans les derniers temps, le plan devient manifeste en sa personne.
En un troisième endroit — dans la section sur la prédestination — le catéchisme donne la définition du mot proginoskein : « Ceux donc qui ont cette foi sont appelés selon ce dessein de Dieu, et ceux-là mêmes sont connus d’avance par Dieu, c’est-à-dire agréés et aimés d’avance. » Cette définition est la clé : connaître d’avance n’est pas prévoir une personne déjà existante, mais l’élection éternelle de Dieu — le prédire approbateur et aimant qui suscite la personne seulement dans l’histoire. Si cela vaut pour les croyants (Rm 8,29), cela vaut aussi pour le Christ (1 P 1,20). La figure de langage est la même.
La conséquence théologique que le catéchisme en tire est claire : toute l’histoire du salut est fixée de toute éternité dans le dessein de Dieu ; le Christ est le contenu le plus excellent de ce dessein, « le premier en gloire et l’héritier le plus excellent » (catéchisme, section sur Rm 8,29). Mais comme personne devenue dans l’histoire, il ne l’est que dans les derniers temps, né de la Vierge, engendré du Saint-Esprit, envoyé du Père, établi Fils de Dieu par la résurrection, investi de gloire. Ainsi est préservée l’affirmation que Jésus fait de lui-même en Jn 17,3 (le « seul vrai Dieu » est le Père) ; et la christologie paulinienne de l’élévation (Ph 2,9 : « c’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné le nom ») en est le prolongement naturel.
Aperçu des livres : les écrits de Sozzini
Arguments logiques
De 1 Pierre 1,20 découlent les arguments logiques, linguistiques et philologiques suivants contre une lecture ontologique et en faveur de la lecture comme préexistence idéale dans le dessein de Dieu :
- Argument tiré de l’usage de langue de l’auteur. Pierre lui-même appelle, en 1,2, les croyants « élus selon la préscience de Dieu le Père » (kata prognosin theou patros). La même racine proginoskein/prognosis, il l’emploie dix-huit versets plus loin pour le Christ (1,20 : proegnôsmenos). Si 1,2 ne se lit pas de manière ontologique (personne ne conteste que les croyants n’ont pas existé personnellement avant le monde), 1,20 ne doit pas, linguistiquement, être surtendu de manière ontologique. L’usage de langue du même apôtre dans le même écrit doit rester cohérent.
- Argument du parallèle de Rm 8,29. Paul dit : hous proegnô, kai prohôrisen symmorphous tês eikonos tou hyiou autou — « ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils ». Les croyants sont connus d’avance dans exactement la même figure de langage que le Christ en 1 P 1,20. Personne ne conclut de Rm 8,29 que les croyants auraient existé comme personnes avant le monde. La figure de langage est un langage d’élection, non d’existence.
- Argument du parallèle d’Ép 1,4. Paul dit : exelexato hêmas en autôi pro katabolês kosmou — « il nous a élus en lui avant la fondation du monde ». La tournure pro katabolês kosmou est ici sans équivoque un langage d’élection. Lorsque la même tournure est dite du Christ en 1 P 1,20, elle est aussi là un langage d’élection — sinon on scinde l’usage de langue néotestamentaire sans appui dans le texte.
- Argument du verbe de révélation phaneroun. Phaneroun signifie « rendre visible ce qui était auparavant caché ». Une personne divine qui serait présente dans le monde, coopérant depuis la création (Col 1,16 lu trinitairement, Jn 1,3 lu trinitairement), n’aurait pas été « manifestée » seulement dans les derniers temps. La figure de langage de phaneroun suppose que ce qui est manifesté était auparavant dans le caché — non dans une action visible.
- Argument du langage d’incarnation qui fait défaut. Si Pierre avait voulu dire que le Christ avait été envoyé d’en haut ou était devenu homme comme personne préexistante, il aurait employé les tournures naturelles d’incarnation du Nouveau Testament (cf. Ph 2,7 : morphên doulou labôn ; Jn 1,14 : ho logos sarx egeneto). Or il ne dit rien de tel — il dit : connu d’avance et manifesté. C’est un langage de dessein et de révélation, non d’incarnation. Qui veut lire l’incarnation doit l’introduire dans le texte.
- Argument du langage de résurrection au v. 21. Le v. 21 enchaîne immédiatement : « qui, par lui, croyez en Dieu, lequel l’a ressuscité des morts et lui a donné la gloire ». La gloire du Christ est, selon le v. 21, donnée — non possédée de toute éternité. Son Dieu l’a ressuscité — non lui-même. Cette christologie de l’élévation se concilie difficilement avec une préexistence personnelle ; elle s’accorde sans accroc avec la lecture socinienne, où Dieu a élevé Jésus à la gloire qui lui était destinée de toute éternité dans le plan de Dieu.
- Argument du but salvifique « à cause de vous ». Di' hymas fait du verset une affirmation d’histoire du salut. Le dessein éternel de Dieu sur le Christ a un but : le salut des croyants. La figure de langage s’accorde avec la logique d’élection et de plan de salut ; elle ne s’accorde pas avec la logique ontologique de l’essence, qui serait métaphysique et non téléologique-salvifique. La christologie socinienne est conséquemment une téléologie du salut.
- Argument de la figure de langage d’Ép 3,9 ; Rm 16,25-26. Paul parle du « mystère caché de toute éternité en Dieu » (Ép 3,9) et du « mystère tenu caché durant des temps éternels, mais maintenant manifesté » (Rm 16,25-26). Ici la figure de langage est identique à 1 P 1,20 : être caché dans le dessein — devenir manifeste dans l’histoire. Mais chez Paul, « mystère » ne désigne aucune essence, mais le plan de salut de Dieu en Christ. Exactement le même genre de langage atteint 1 P 1,20.
- Argument de la cohérence avec Ac 2,23 et 4,28. En Ac 2,23, Pierre dit (le même auteur !) : Jésus a été livré « selon le dessein arrêté et la préscience de Dieu » (têi hôrismenêi boulêi kai prognosei tou theou). Ac 4,28 parle de ce que « ta main et ton dessein avaient d’avance déterminé devoir arriver ». Dans les deux passages des Actes, prognosis est un langage de dessein — non d’existence. Lorsque le même Pierre emploie le même mot en 1 P 1,20, c’est le même genre de langage qui est visé.
- Argument de la théologie néotestamentaire d’un seul Dieu. Tout le Nouveau Testament est, selon l’herméneutique socinienne, encadré par la confession d’« un seul Dieu, le Père » (1 Co 8,6 ; Ép 4,6 ; 1 Tm 2,5). Une lecture de 1 P 1,20 qui fait du Christ la seconde personne divine éternelle entre en conflit ouvert avec ce cadre. La lecture de dessein préserve la théologie d’un seul Dieu et donne à la dignité du Christ sa juste place : dans le plan éternel de Dieu, dans l’envoi par le Père, dans la résurrection et l’élévation.
Références bibliques
Les passages suivants sont essentiels pour la juste compréhension de 1 Pierre 1,20 :
1 Pierre 1,2 — l’élection des croyants « selon la préscience de Dieu »
Pierre lui-même emploie, dix-huit versets avant 1,20, la même racine prognosis pour les croyants. Ils sont « élus selon la préscience de Dieu le Père ». Personne ne conteste que les croyants n’ont pas existé personnellement avant le monde. Le langage est un langage d’élection ; il doit être le même en 1,20.
Romains 8,29 — « ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés »
Paul emploie proegnô et prohôrisen comme termes d’élection parallèles pour les croyants. Les croyants sont prédestinés à être « conformes à l’image de son Fils » — un fait relevant du plan de salut, non un fait ontologique. La même figure de langage, dite du Christ en 1 P 1,20, a le même sens.
Éphésiens 1,4 — « élus en lui avant la fondation du monde »
La tournure pro katabolês kosmou se rapporte ici aux croyants : « il nous a élus en lui avant la fondation du monde, afin que nous soyons saints et irréprochables ». La tournure est sans équivoque un langage d’élection. Lorsqu’elle est dite du Christ en 1 P 1,20, elle est aussi là un langage d’élection.
2 Timothée 1,9 — « la grâce donnée en Jésus-Christ avant les temps éternels »
La grâce a été donnée aux croyants « avant les temps éternels » — une figure de langage analogue à « avant la fondation du monde », fixée dans le dessein éternel de Dieu. Elle a été réalisée dans l’histoire. Le même schéma de langage se tient derrière 1 P 1,20 : prédestiné avant le monde, manifesté dans l’histoire.
Actes 2,23 — « le dessein arrêté et la préscience de Dieu »
Le même Pierre emploie ici prognosis tou theou en un sens sans équivoque relevant du dessein : Jésus a été livré « selon le dessein arrêté et la préscience de Dieu ». La tournure circonscrit le plan de salut de Dieu dans l’histoire, non une existence prémondaine personnelle. Cf. l’entrée sur Actes 2,23.
Matthieu 25,34 — « le royaume qui vous est préparé dès la fondation du monde »
Jésus parle ici du royaume de Dieu comme « préparé dès la fondation du monde ». Personne n’en conclut que le royaume de Dieu aurait existé comme réalité ontologique avant la création. La tournure désigne la détermination de Dieu de toute éternité, qui devient réalité dans l’histoire. Le même genre de langage atteint 1 P 1,20.
Romains 16,25-26 — « le mystère tenu caché — mais maintenant manifesté »
Paul emploie ici le participe phanerôthentos pour le mystère de l’évangile : tenu caché durant des temps éternels, mais maintenant rendu manifeste. La figure de langage — le caché dans le dessein, le devenir-manifeste dans l’histoire — est identique à 1 P 1,20.
Actes 2,36 — « Dieu l’a fait Seigneur et Christ »
Pierre achève le discours de la Pentecôte par la pointe : kyrion auton kai christon epoiêsen ho theos. La seigneurie et la messianité du Christ sont une réalité faite — par la résurrection et l’élévation. C’est exactement cette ligne qu’a en vue 1 P 1,20-21. Cf. Actes 2,36.
Jean 17,5 — « avec la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût »
La figure de langage parallèle : avoir quelque chose auprès de Dieu avant le monde. Le Catéchisme de Raców offre l’analyse linguistique et philologique précise : « avoir quelque chose auprès d’un autre » désigne souvent ce qui est promis et destiné à celui-ci. Ainsi en va-t-il aussi en 1 P 1,20 : le Christ était connu d’avance dans le dessein de Dieu. Cf. Jean 17,5.
Objections et réponses sociniennes
Objection 1 : « Connu d’avance » suppose un vis-à-vis personnel qui existait avant le monde
Si le Christ est « connu d’avance », cela suppose un vis-à-vis personnel qui pouvait être connu. On ne peut connaître ce qui n’existe pas. C’est pourquoi 1 P 1,20 prouve la préexistence personnelle du Christ avant la création.
L’objection surtend le sens du mot. Proginoskein, dans l’usage du Nouveau Testament, ne désigne pas une prévision intellectuelle, mais une prédestination aimante. Le Catéchisme de Raców formule avec précision : connaître d’avance signifie agréer et aimer d’avance. Ainsi l’hébreu jada‘ en Jr 1,5 emploie la racine pour l’élection de Jérémie avant sa conception — sans que personne n’en conclue à une préexistence personnelle de Jérémie.
L’apôtre Paul aussi emploie proginoskein en Rm 8,29 pour les croyants, sans que jamais personne n’en déduise leur préexistence personnelle. Si la figure d’argumentation (« connaître d’avance suppose exister ») ne tient manifestement pas pour les croyants, elle ne peut pas non plus tenir pour le Christ en 1 P 1,20. L’usage de langue du même apôtre doit être lu de manière cohérente.
En outre : l’argument « on ne peut connaître ce qui n’existe pas » suppose que la connaissance divine fonctionne comme la connaissance humaine. C’est une présupposition philosophique, non une affirmation biblique. La préscience de Dieu est, selon la représentation biblique, créatrice et déterminante : il connaît au sens de « il prévoit », « il détermine », « il aime d’avance ». Qui ne suit pas cela se laisse conduire par la métaphysique post-nicéenne, non par l’usage scripturaire.
Objection 2 : le verbe de révélation phaneroun désigne l’incarnation
Phanerôthentos désignerait le fait que le Fils éternel de Dieu est devenu visible dans l’incarnation : le préexistant serait entré dans la visibilité dans les derniers temps. Ainsi se lit aussi 1 Tm 3,16 (ephanerôthê en sarki : « manifesté dans la chair »). C’est pourquoi 1 P 1,20 est un langage d’incarnation.
L’identification phaneroun = incarner ne tient pas linguistiquement. Phaneroun est un langage de révélation — il rend visible le caché. Dans le NT, il désigne le devenir-visible du salut (Tt 2,11), de la justice de Dieu (Rm 3,21), du mystère (Rm 16,25-26), de la vie (1 Jn 1,2). Dans tous ces passages, ce qui est manifesté n’est pas un préexistant personnel qui s’incarne ; c’est le plan de salut de Dieu qui devient visible.
1 Tm 3,16 n’est pas une réfutation, mais une confirmation : ephanerôthê en sarki signifie « il a été manifesté dans la chair », c’est-à-dire que son apparition terrestre, charnelle, est révélation de Dieu — non la descente d’une personne éternelle. Le « dans la chair » est la détermination du lieu de la révélation, non la description d’une incarnation. Cf. l’entrée sur 1 Timothée 6,16.
Si Pierre avait voulu dire que le Fils éternel était devenu homme dans les derniers temps, il aurait employé un langage d’incarnation : egeneto sarx (Jn 1,14), morphên doulou labôn (Ph 2,7), elthon eis ton kosmon (1 Tm 1,15). Or il dit : phanerôthentos. Ce choix linguistique n’est pas fortuit ; il appartient à la logique de révélation, dans laquelle le caché devient visible. Une lecture d’incarnation doit être introduite dans le texte ; elle ne se trouve pas dans la lettre.
Objection 3 : les passages parallèles Jn 17,5 et Jn 17,24 prouvent la préexistence personnelle
Jésus dit en Jn 17,5 : « Glorifie-moi, Père, auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût. » Et en Jn 17,24 : « Tu m’as aimé avant la fondation du monde. » Les deux passages prouvent la préexistence personnelle du Christ. C’est pourquoi 1 P 1,20 doit aussi se lire de manière personnelle.
L’objection cite précisément les passages où l’interprétation socinienne a travaillé de la manière la plus détaillée et la plus cohérente. Le Catéchisme de Raców consacre à Jn 17,5 une section propre, où l’argument est réfuté sur le plan linguistique et philologique : « Que quelqu’un puisse avoir quelque chose — et par conséquent aussi la gloire — auprès du Père avant que le monde fût créé, et qu’il n’en résulte pourtant pas qu’il ait alors réellement existé, cela ressort de 2 Tm 1,9, où l’apôtre dit des croyants que la grâce leur a été donnée avant les temps éternels. »
Le fait même que le Christ, en Jn 17,5, demande la gloire exclut aussi la préexistence personnelle : un être véritablement divin n’aurait pas à demander sa propre gloire, puisqu’il la posséderait déjà de lui-même. Jn 17,5 est, selon la lecture socinienne, la demande du Christ pour la réalisation historique de cette gloire qui lui était destinée de toute éternité dans le plan de Dieu. Jn 17,24 est l’affirmation de l’amour éternel de Dieu pour le Christ dans le plan de Dieu — analogue à l’amour de Dieu pour les croyants en Ép 1,4.
Cf. l’entrée détaillée sur Jean 17,5. Le renvoi à Jn 17 ne rend pas la lecture socinienne de 1 P 1,20 plus faible, mais plus forte : dans les deux textes apparaît la figure de langage de l’« avoir-avant-le-monde » au sens d’une détermination idéale-préexistante, non d’une existence prémondaine personnelle.
Objection 4 : si le Christ n’était que prédestiné dans le plan de Dieu, sa dignité est réduite
La lecture socinienne ravalerait le Christ à un simple destin dans le plan de salut, comparable aux élus. La dignité unique du Christ s’en trouverait perdue. Seule la préexistence personnelle préserve sa dignité divine.
L’objection méconnaît la christologie socinienne. Selon la lecture socinienne, le Christ n’est pas un prédestiné quelconque parmi beaucoup, mais le premier, le plus excellent, l’unique. Le Catéchisme de Raców le formule avec une précision tranchante : le Christ est « le premier en gloire et l’héritier le plus excellent » (section sur Rm 8,29). Il a été « par Dieu, avant toute création, connu d’avance et aimé d’une manière unique, et destiné à la gloire » (section sur la création comme œuvre du Christ).
Du point de vue socinien, l’unicité du Christ n’est donc pas réduite, mais saisie dans un autre ordre de langage : il est unique dans sa détermination, unique dans son envoi, unique dans son œuvre, unique dans sa résurrection, unique dans son élévation. Tout cela fait de lui le centre du plan de salut divin — sans qu’il doive pour autant être une seconde personne divine éternelle.
Au contraire : Sozzini soutient que la doctrine de la préexistence personnelle ne rehausse pas la dignité du Christ, mais la transpose en une construction métaphysique qui s’accorde mal avec la téléologie salvifique néotestamentaire. La dignité du Christ est, selon Sozzini, une dignité historique, conférée par le Père — non une égalité d’essence ontologique. Cf. Ac 2,36 (« Dieu l’a fait Seigneur et Christ ») ; Ph 2,9 (« Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné le nom ») ; 1 P 1,21 (« qui lui a donné la gloire »).
Objection 5 : l’histoire de l’Église a toujours lu le verset de manière trinitaire
La tradition patristique, médiévale et réformatrice a lu 1 P 1,20 d’une seule voix comme une preuve de la préexistence du Christ. Une lecture socinienne se dresse contre le consensus de l’Église.
L’argument du consensus de l’histoire de l’Église a, dans l’herméneutique protestante, une portée limitée. Selon le principe scripturaire réformateur (sola Scriptura), c’est l’usage de l’Écriture qui décide — non la tradition d’interprétation postapostolique. Le socinianisme appartient à la Réforme radicale et prend le principe scripturaire avec la plus grande conséquence : ce qui atteint l’ordre de langage néotestamentaire doit être suivi, même si l’interprétation patristique et médiévale enseignait autre chose.
À cela s’ajoute : le prétendu consensus de l’Église n’est pas aussi uniforme qu’on l’affirme. Dès l’Antiquité, des représentants (adoptianistes, photiniens, monarchiens) ne lisaient pas les textes en question de manière trinitaire. Au Moyen Âge, la doctrine de la génération éternelle du Fils fut discutée et critiquée. À l’époque de la Réforme viennent Servet, Lelio et Fausto Sozzini, le socinianisme polonais, les unitariens anglais et, plus tard, toute la théologie rationnelle, qui parviennent à des conclusions semblables. La lecture socinienne n’est donc pas une position isolée et marginale, mais une part d’une tradition d’interprétation continue et savante.
Enfin : l’argument du consensus ne peut se prouver lui-même. Si l’Église a tôt canonisé une interprétation déterminée parce qu’elle servait le développement dogmatique, c’est là un fait historique — mais non une preuve linguistique. L’analyse linguistique de proginoskein, pro katabolês kosmou et phaneroun demeure sans équivoque : les termes sont un langage de dessein, d’élection et de révélation. Le texte lui-même ne porte pas la charge ontologique dont la tradition trinitaire l’a chargé.
Conséquences théologiques
Versets liés
Les passages suivants soutiennent, approfondissent ou contrastent l’interprétation présentée ici :
- Jean 17,5 — « avec la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût » : figure de langage parallèle de l’« avoir-avant-le-monde », lue de manière socinienne comme un langage de dessein.
- Jean 1,1-3 — le Logos au commencement : débat central sur la préexistence ; lu de manière socinienne comme un langage de plan et de révélation.
- Jean 8,58 — « Avant qu’Abraham fût, je suis » : débat parallèle sur la préexistence ; lu de manière socinienne au sens de « dans le dessein divin avant Abraham ».
- Colossiens 1,15-17 — « premier-né de toute la création » : langage de rang ; la « création » comme nouvelle création, dont le Christ est le commencement.
- Actes 2,23 — « le dessein arrêté et la préscience de Dieu » : le même Pierre, le même langage de plan, sans équivoque non ontologique.
- Actes 2,36 — « Dieu l’a fait Seigneur et Christ » : christologie de l’élévation, qui correspond au v. 21.
- Jean 17,3 — « le seul vrai Dieu » : verset directeur herméneutique pour la théologie néotestamentaire d’un seul Dieu.
- 1 Corinthiens 8,6 — un seul Dieu, le Père ; un seul Seigneur, le Christ : confession fondamentale néotestamentaire, qui exclut toute égalité d’essence ontologique.
Résumé
1 Pierre 1,20 appelle le Christ « connu d’avance avant la fondation du monde, mais manifesté dans les derniers temps à cause de vous ». Sur le plan linguistique, proegnôsmenos est un langage d’élection et de dessein selon la mesure de l’usage vétéro- et néotestamentaire (Jr 1,5 ; Rm 8,29 ; 1 P 1,2 ; Ac 2,23) ; la tournure pro katabolês kosmou est, dans tout le NT, un langage de détermination et d’élection (Mt 25,34 ; Ép 1,4 ; Jn 17,24 ; Hé 4,3 ; Ap 13,8) ; et phanerôthentos est un langage de révélation pour ce qui gît dans le caché et devient visible dans l’histoire (Tt 2,11 ; Rm 3,21 ; Rm 16,25-26 ; 1 Jn 1,2). Dans tous ces niveaux de langage, il s’agit du plan de salut éternel de Dieu et de sa réalisation historique — non de l’existence prémondaine ontologique d’une personne.
Sozzini et le Catéchisme de Raców ont formulé l’argument avec clarté : le même apôtre emploie, dix-huit versets avant 1,20, la même racine (prognosis) pour les croyants, sans que personne n’en déduise leur préexistence ; la même tournure (pro katabolês kosmou), Paul l’emploie en Ép 1,4 pour l’élection des croyants, en 2 Tm 1,9 pour la grâce donnée en Christ. L’usage de langue est cohérent : dessein, élection, détermination à l’avance — non existence ontologique. Ce qui vaut pour les croyants vaut linguistiquement aussi pour le Christ ; et le v. 21 ancre la christologie sans équivoque dans la logique de l’élévation (« qui l’a ressuscité et lui a donné la gloire »).
Compris selon la lecture socinienne, 1 Pierre 1,20 est un témoignage puissant de la position unique du Christ dans le plan de salut éternel de Dieu — il a été par Dieu, avant toute création, connu d’avance, aimé et destiné à la gloire d’une manière unique, le contenu le plus excellent du dessein divin ; dans les derniers temps, il est « à cause de vous » né, envoyé, établi Fils de Dieu par le mystère de la résurrection et investi de gloire. Le Christ était dans le plan de Dieu de toute éternité ; mais il n’a pas vécu personnellement avant le monde. Ainsi la lecture socinienne préserve aussi bien la théologie néotestamentaire d’un seul Dieu (1 Co 8,6 ; Jn 17,3 ; 1 Tm 2,5) que la dignité unique du Christ (Ac 2,36 ; Ph 2,9 ; 1 P 1,21) — sans se réfugier dans des constructions métaphysiques que le texte lui-même n’impose pas.
Jean 17,5 — la gloire avant le monde : figure de langage parallèle (préexistence idéale)
Jean 1,1-3 — le Logos au commencement
Colossiens 1,15-17 — premier-né de toute la création (langage de rang)
Actes 2,23 — la préscience de Dieu (langage de plan)
Actes 2,36 — Dieu l’a fait Seigneur
Jean 17,3 — connaître le seul vrai Dieu (verset directeur herméneutique)
1 Corinthiens 8,6 — un seul Dieu, le Père ; un seul Seigneur, le Christ
