1 Pierre 2,21-24 — Anaphérein signifie « emporter »
Pierre cite Is 53 avec le verbe anaphérein ; en Héb 9,28, la même tournure signifie sans équivoque « enlever ». Selon la lecture socinienne, le Christ a porté les péchés par son corps sur le bois pour les emporter — il les a supprimés, il n’a pas été puni à notre place. Le verset s’inscrit en outre dans le cadre éthique de l’idée de modèle (v. 21 : « afin que vous suiviez ses traces ») et vise la vie nouvelle (v. 24c : « afin qu’étant morts au péché nous vivions à la justice ») — non un paiement pénal acquitté devant un tribunal.
« Car c’est à cela que vous avez été appelés, parce que le Christ aussi a souffert pour vous et vous a laissé un exemple, afin que vous suiviez ses traces…. Lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin qu’étant morts au péché nous vivions à la justice. »
1 Pierre 2,21-24
Contexte
Dans la section environnante (1 P 2,18-25), Pierre exhorte les gens de maison et les esclaves à la patience sous des maîtres injustes. Les versets 21-24 ne fondent pas cette éthique sur une théorie dogmatique de l’expiation, mais sur l’exemple du Christ : il a supporté l’injustice sans exercer de représailles (v. 23 : « il ne menaçait pas, mais s’en remettait à celui qui juge avec justice »). Le cadre littéraire qui porte le tout est la parénèse, non la dogmatique.
Le v. 21 nomme le mot-clé qui traverse tout le passage : hypogrammon — « modèle », « exemple d’écriture ». Pierre présente expressément la souffrance du Christ comme un modèle imitable. Or c’est précisément cela qui exclut logiquement une lecture pénale-substitutive du v. 24 : ce que nous devons reproduire ne peut être en même temps ce qu’un autre seul pouvait subir à notre place. Le don du Christ est modèle ; le paiement pénal substitutif ne le serait pas.
Aux v. 22-24, Pierre cite presque mot pour mot Isaïe 53 (LXX) : le v. 22 reprend Is 53,9, le v. 23 fait allusion à Is 53,7, le v. 24 cite Is 53,4.5.11.12 avec sa propre accentuation. La clé de l’interprétation n’est donc pas l’appareil conceptuel dogmatique des siècles postérieurs, mais le rendu grec des verbes hébreux — en particulier nasa / sabal, que la Septante traduit en 53,4.11.12 par phérein ou anaphérein.
Dans le vocabulaire de la LXX, Pierre choisit sciemment anaphérein — et non hypophérein (« supporter ») ou páschein (« souffrir »), qu’il emploie ailleurs dans le même passage (v. 19.20.21.23). Cette différenciation terminologique est exégétiquement décisive : páschein décrit la souffrance passive du Christ, tandis que anaphérein au v. 24 désigne l’acte actif, sacerdotal et cultuel de l’enlèvement. Qui identifie les deux verbes efface le soin du langage propre à Pierre.
Le verset s’achève sur une indication de but sans équivoque : hina tais hamartiáis apogenómenoi têi dikaiosynêi zêsômen — « afin qu’étant morts aux péchés nous vivions à la justice ». Le télos introduit par hina est éthique, non juridique. Une lecture pénale-substitutive aurait fait attendre ici une autre indication de but (par exemple : « afin que nous soyons justifiés devant Dieu »). Pierre place pourtant l’accent sur la conduite de vie — c’est là la pointe de sa citation d’Is 53.
Thèse socinienne centrale
Selon la lecture socinienne, anaphérein au v. 24 ne signifie pas « subir passivement comme une peine », mais activement « porter en haut, supprimer, enlever ». Le verbe appartient au champ lexical du langage sacrificiel : un sacrifice est porté en haut sur l’autel, et cela signifie toujours en même temps, dans la LXX, que le péché est par là emporté (Lév 17,5 ; 1 S 7,9 ; 2 Ch 35,12 LXX). Hébreux 9,28 emploie exactement la même tournure au sens d’« enlever les péchés de beaucoup » — un écho intra-néotestamentaire qui fixe sans ambiguïté le sens pétrinien.
La préposition grecque en dans « en son corps » a ici le sens instrumental « par », et non le sens local « sur / dans ». En avec datif est régulièrement instrumental dans le NT (Rm 1,4 ; 1 Co 12,3.13 ; Ép 2,16) ; la Septante emploie elle aussi la préposition de manière instrumentale dans la terminologie sacrificielle. Le Christ a emporté les péchés sur le bois par son corps — il les a supprimés, il n’a pas été puni en son corps.
Toute la scène change ainsi de cadre : Pierre ne décrit pas l’exécution d’une peine sur le Christ, mais l’acte sacerdotal de suppression du péché par le don du Christ. Le corps est moyen, le bois est lieu du sacrifice, non échafaud. Cette lecture n’est pas un expedient socinien — elle découle de la sémantique verbale de la LXX, du parallèle intra-néotestamentaire Héb 9,28 et du but rhétorique du verset.
L’indication de but éthique « afin qu’étant morts au péché nous vivions à la justice » rend le cadre théologique tout à fait clair : le Christ ne meurt pas pour acquitter un quota de peine, mais pour instaurer un ordre de vie nouveau. Sozzini le formule avec acuité : du paiement des dettes d’autrui il ne suit pas que le gracié ne doive plus contracter de nouvelles dettes ; mais de l’enlèvement des péchés par le Christ il suit nécessairement que les libérés meurent au péché.
Le Christ a emporté les péchés ; il ne les a pas payés. Suppression plutôt que punition, libération plutôt que paiement — voilà la grammaire du verset, le télos de sa proposition introduite par hina et le sens du hypogrammon pétrinien.
Exégèse : termes-clés et champ lexical
Cinq observations linguistiques décident philologiquement de l’interprétation de 1 P 2,21-24 :
anaphérein / anénenken — « porter en haut, enlever »
Le verbe anaphérein (forme aoriste anénenken) est, dans la LXX, fermement ancré sur le plan terminologique dans le langage sacrificiel : le sacrifice est « porté en haut » sur l’autel (Lév 14,20 ; 17,5 ; 1 S 7,9 ; 2 Ch 35,14). Le sens n’y est jamais simplement « porter passivement une charge », mais activement « élever, offrir, supprimer ». Le rendu pénal-substitutif (« il a supporté nos péchés ») manque justement la sémantique du verbe ; il confond anaphérein avec hypophérein (« porter par-dessous, supporter »), que Pierre lui-même emploie au v. 19 lorsqu’il veut dire le fait de supporter passivement.
Le parallèle intra-néotestamentaire décisif est Héb 9,28 : ho Christós hapáx prosenechtheis eis to pollôn anenenkein hamartías — « le Christ, offert une seule fois, pour enlever les péchés de beaucoup. » Le verbe et l’objet coïncident mot pour mot avec 1 P 2,24 ; le sens, dans l’épître aux Hébreux, est incontestablement « enlever, supprimer ». Quand les écrivains du NT emploient la même tournure dans deux écrits canoniquement liés, l’un des témoignages ne peut contredire l’autre. Pierre doit être lu au sens d’Hébreux 9 — c’est-à-dire : enlèvement du péché.
Le modèle LXX d’Is 53,12 est lui aussi sans équivoque : les Septante y traduisent l’hébreu nasa chet par autos hamartías pollôn anênegken. Nasa signifie en hébreu aussi bien « porter » que « emporter, pardonner » (cf. Gn 50,17 ; Ex 32,32 ; Ps 32,1.5) ; dans le contexte sacrificiel, clairement le second. C’est exactement cette double signification hébraïque que rend le grec anaphérein ; par son choix de mot, Pierre convoque sciemment tout le champ de signification de l’AT — et ce champ est celui de l’enlèvement, non de l’imputation d’une peine.
en tôi sômati autou — « par son corps »
La préposition en avec datif est, dans le NT, très largement instrumentale. En Rm 1,4 (« institué Fils de Dieu en puissance » = par la puissance), 1 Co 12,3 (« dans / par l’Esprit saint »), 1 Co 12,13 (« baptisés dans / par un seul Esprit ») et Ép 2,16 (« dans / par son corps » — parallèle littéral), la lecture instrumentale est exégétiquement bien attestée. En 1 P 2,24, l’association de mots est presque identique à Ép 2,16 — et Ép 2,16 est instrumental.
« Par » plutôt que « sur » est exégétiquement plus correct : le corps du Christ est moyen de l’enlèvement du péché, non lieu de la punition. Sozzini souligne précisément cette question de préposition : « La préposition in, comme tous l’ont remarqué en d’innombrables endroits du Nouveau Testament…, ne signifie en ce passage rien d’autre que par. » Le modèle hébreu de la LXX, Is 53, va lui aussi dans ce sens.
La lecture pénale-substitutive (« sur son corps ») ne s’impose que parce que la Vulgate latine suggère in corpore suo. Mais le latin in a lui aussi un sens instrumental (« au moyen de »), bien attesté en latin classique (« in armis stare »). Une lecture conservatrice du point de vue de l’histoire de la langue n’est donc pas imposée par la Vulgate ; elle ne résulte que d’une décision théologique préalable et postérieure.
hypogrammon — « modèle, exemple d’écriture » (v. 21)
Hypogrammon désigne littéralement le modèle d’écriture par-dessus lequel un élève retrace les lettres. Pierre forge par là l’image de l’exemplarité imitable : la souffrance du Christ est la ligne que nous retraçons. Le terme est un hapax legomenon dans le NT — Pierre le choisit avec précision pour montrer : la souffrance du Christ est reproductible, non substitutive.
Il s’ensuit logiquement : ce que Pierre décrit au v. 24 comme « le fait de porter les péchés en haut sur le bois » doit être lu en un sens qui n’abolit pas l’exemplarité du v. 21. Une lecture pénale-substitutive du v. 24 rend le v. 21 incohérent : la substitution pénale ne peut justement pas être hypogrammon ; elle s’accomplit uno actu et de manière indépassable sur le Christ lui-même, tandis que l’enlèvement du péché par une conduite de vie offerte est ce à quoi les chrétiens sont effectivement appelés (Col 1,24).
Sozzini l’exprime clairement : « Cette interprétation ne met pas moins sous les yeux la douceur et la patience du Christ, dont il s’agissait là, que cette autre ; car il n’est pas dit moins dans celle-ci que dans celle-là qu’il a supporté patiemment la mort de la croix — ce qui, comme connu de tous, est présenté en exemple, afin d’imiter celui que l’apôtre veut mettre sous les yeux. » La pointe éthique du verset demeure ; la substitution pénale la fait éclater.
tais hamartiáis apogenómenoi — « morts aux péchés » (v. 24c)
Le participe apogenómenoi (aoriste moyen d’apogígnomai) signifie littéralement « s’être éloigné de », « avoir disparu de ». Pierre décrit ainsi une séparation réelle et accomplie d’avec le péché — non une imputation forensique. L’indication de but qui suit, têi dikaiosynêi zêsômen (« nous vivons à la justice »), renforce cette lecture éthique : zêsômen est un subjonctif aoriste actif, une action de vie réelle.
Cette indication de but est incompatible avec la lecture pénale-substitutive. Sozzini formule le problème logique avec concision : « De ce que quelqu’un a payé les dettes d’un autre, il ne suit pas qu’il veuille que celui-ci ne contracte désormais plus de dettes étrangères. » La substitution pénale est forensiquement clos ; elle ne fonde aucune réorientation éthique. L’enlèvement du péché, en revanche, est constitutivement éthique — et c’est exactement cette logique qui guide 1 P 2,24c.
Le parallèle avec Rm 6,2-11 est net : là, « mourir au péché » est expressément déployé comme fondement baptismal de la vie nouvelle. Le fondement théologique de l’enlèvement est la mort du Christ avec nous, non à notre place. Pierre et Paul s’accordent en ceci : la mort du Christ produit un mode d’existence nouveau — non un bilan pénal modifié.
iaomai et môlôps — « par ses meurtrissures vous êtes guéris » (v. 24d)
La tournure hou tôi môlôpi iáthête (« par la blessure / les meurtrissures duquel vous avez été guéris ») cite Is 53,5 LXX. Le verbe iaomai est une terminologie de guérison, non une terminologie de droit pénal. Là où une logique forensique dirait « gracié », Pierre dit « guéri ». L’image du salut est médicale et personnelle — le dommage du péché n’est pas puni par la blessure du Christ, mais guéri.
La guérison n’inclut pas la substitution pénale : elle l’exclut. Une blessure qui guérit fait reculer le dommage ; une sentence pénale qui s’exécute laisse la créance acquittée. Les deux logiques sont catégoriquement différentes. Pierre choisit clairement la première — et le verset cité d’Isaïe fait de même.
En Mt 8,17, Is 53,4 (« il a porté nos maladies ») est expressément rapporté à l’activité de guérison de Jésus, non à la mort de la croix. Cette interprétation intra-néotestamentaire d’Is 53 parle fortement contre le rétrécissement pénal-substitutif du chant du Serviteur. Pierre cite Isaïe dans la même ligne où Matthieu le comprend aussi.
Comparaison des interprétations
Référence à Fausto Sozzini
Fausto Sozzini traite longuement 1 P 2,21-24 dans « Sur Jésus-Christ le Sauveur (De Iesu Christo Servatore) ». Ce passage est tenu par son adversaire Jacobus Covet pour le « fondement le plus solide » de la doctrine de la substitution pénale — aussi Sozzini lui consacre-t-il tout un développement argumentatif et le dissèque-t-il philologiquement, syntaxiquement et théologiquement.
Le mot grec que les traducteurs ont rendu par ‹ a supporté › est anénenken, qui aurait dû être traduit non par ‹ supporter ›, mais par ‹ enlever › — non autrement qu’on l’a fait dans l’épître aux Hébreux, chapitre 9, dernier verset, où se rencontre exactement la même façon de parler. … Ensuite, il faut considérer que la préposition ‹ in ›, comme tous l’ont remarqué en d’innombrables endroits du Nouveau Testament, ne signifie en ce passage rien d’autre que ‹ par ›, et que Pierre aurait dû être traduit ainsi : ‹ Lui qui a emporté lui-même nos péchés par son corps sur le bois. ›
Fausto Sozzini, « Sur Jésus-Christ le Sauveur (De Iesu Christo Servatore) », Première partie · 1 Pierre 2,24
Sozzini met en relief : la traduction pénale-substitutive « il a supporté » est linguistiquement fausse. Anénenken est l’aoriste d’anaphérein et signifie, dans l’usage de la Septante, constamment « porter en haut, supprimer, offrir ». Héb 9,28 est le témoignage intra-néotestamentaire qui fixe canoniquement le sens — et ce témoignage est sans équivoque : « pour enlever les péchés de beaucoup ».
Toute la scène change ainsi de cadre : Pierre ne décrit pas l’exécution d’une peine sur le Christ, mais l’acte de suppression du péché par le don du Christ. Cela convient au but du verset : « afin que nous vivions à la justice » — éthique, non juridique. Sozzini argumente : « De ce que le Christ est mort afin qu’il mourût au péché, il suit tout à fait justement et nécessairement qu’il veut que nous abandonnions les péchés et que nous embrassions la justice. » D’un simple paiement de peine, en revanche, cette conséquence éthique ne suit pas.
Sozzini se réfère en même temps au contexte élargi (v. 20-21) : chez Pierre, « pour vous » ne signifie pas « à votre place », mais « à cause de vous » ou « à votre avantage ». Sinon, l’exhortation éthique à suivre les traces du Christ serait absurde : on ne peut pas suivre une peine substitutive ; on peut en revanche fort bien suivre un mouvement de vie offerte. Chez Pierre, la préposition hyper désigne régulièrement le sens causal et orienté vers l’avantage — non le sens substitutif.
Aperçu des livres : les écrits de Sozzini
Arguments logiques
De 1 P 2,21-24 découlent les arguments logiques et linguistico-philologiques suivants contre la lecture pénale-substitutive :
- Argument de la sémantique verbale de la Septante. Anaphérein est dans la LXX un langage de sacrifice et d’enlèvement (Lév 14,20 ; 17,5 ; 1 S 7,9 ; 2 Ch 35,12). Il ne signifie jamais « subir passivement une peine », mais activement « porter en haut, supprimer, offrir ». Pierre écrit dans cette tradition linguistique — non dans celle d’un droit pénal classique.
- Argument du parallèle Héb 9,28. Héb 9,28 emploie mot pour mot la même tournure que 1 P 2,24 : anenenkein hamartías pollôn — et le sens y est manifestement « enlever ». Deux écrits canoniquement liés doivent être interprétés de manière compatible ; Héb 9,28 fixe 1 P 2,24.
- Argument de la différence lexicale anaphérein/hypophérein. Pierre emploie dans le même passage deux verbes différents : hypophérein au v. 19 pour « supporter, endurer » et anaphérein au v. 24 pour l’événement de la croix. Une lecture soigneuse respecte la différenciation terminologique ; la traduction pénale-substitutive l’efface.
- Argument de la sémantique de la préposition en. En avec datif est régulièrement instrumental dans le NT (Rm 1,4 ; 1 Co 12,3.13 ; Ép 2,16). Le parallèle Ép 2,16 (« en tôi sômati autou ») est instrumental. Une lecture strictement locale en 1 P 2,24 devrait être justifiée à part — et le contexte (terminologie sacrificielle) ne la porte pas.
- Argument du terme hypogrammon au v. 21. Pierre présente expressément la souffrance du Christ comme un modèle à reproduire. Une lecture pénale-substitutive du v. 24 fait éclater ce cadre : ce qu’un autre seul pouvait accomplir à notre place n’est justement pas reproductible. La logique éthique du v. 21 exige une lecture compatible du v. 24.
- Argument du télos hina au v. 24c. Le but de l’enlèvement est éthique (« afin que nous vivions à la justice »), non forensique (« afin que nous soyons justifiés devant Dieu »). D’un paiement de peine ne suit logiquement aucune obligation éthique ; d’un véritable enlèvement du péché, en revanche, fort bien. L’analogie de Sozzini : qui paie les dettes d’autrui n’oblige pas le gracié à une absence de dette future ; mais qui enlève les péchés appelle à une vie nouvelle.
- Argument du langage de guérison au v. 24d. « Par ses meurtrissures vous êtes guéris » (iáthête) est médical et personnel, non juridique. Guérison et exécution d’une peine sont des actes catégoriquement différents ; Pierre choisit clairement la catégorie de la guérison. Un rétrécissement forensique déforme son choix de mot.
- Argument de l’arrière-plan hébreu. Le modèle LXX d’Is 53,12 a autos hamartías pollôn anênegken ; l’hébreu nasa chet signifie, dans le langage de sacrifice et de pardon de l’AT (Lév 16 ; Ps 32,1.5), « enlever, pardonner », non « être puni à la place ». Pierre traduit ce sens dans le champ lexical grec.
- Argument de 1 P 1,18-19. Pierre explique lui-même, dans la même épître, de quoi procède la rédemption : de la « vaine manière de vivre » (mataiás anastrophês) des pères, non d’une intention punitive de Dieu. La perspective rédemptrice pétrinienne est libération d’une servitude réelle, non substitution pénale — et 1 P 2,24 doit être interprété à la lumière de 1 P 1,18.
- Argument de la cohérence interne. Une lecture pénale-substitutive du v. 24 contredit le v. 21 (modèle), le v. 23 (le Christ ne menaçait pas, mais s’en remettait au juste juge — et non : il recevait la peine), et le v. 24c (le télos éthique). La lecture par l’enlèvement s’insère sans heurt dans l’ensemble du passage.
Références bibliques
Les passages suivants sont essentiels à la juste compréhension de 1 P 2,21-24 et approfondissent l’interprétation à la lumière du témoignage biblique d’ensemble :
Hébreux 9,28 — anaphérein comme « enlever »
« De même le Christ aussi, offert une seule fois pour enlever les péchés de beaucoup » (eis to pollôn anenenkein hamartías). Le verbe, l’objet et le contexte coïncident mot pour mot avec 1 P 2,24 ; le sens, dans l’épître aux Hébreux, est manifestement l’enlèvement. C’est le parallèle canoniquement décisif pour l’interprétation du verset de Pierre.
Isaïe 53,4-5.11-12 — modèle LXX de Pierre
La LXX traduit l’hébreu nasa chet en Is 53,12 par anaphérein — exactement la tournure que Pierre reprend. Dans le contexte sacrificiel hébreu, nasa signifie « enlever, pardonner » (cf. Lév 16,22 ; Ps 32,1.5). Le chant du Serviteur n’enseigne pas une substitution pénale, mais la compassion solidaire du juste, qui agit comme guérison par l’enlèvement du péché.
Éphésiens 2,16 — en tôi sômati autou instrumental
Paul écrit : « et il a réconcilié les deux avec Dieu en un seul corps par la croix ». La tournure en tôi sômati y est sans équivoque instrumentale — le corps du Christ est moyen de la réconciliation. Ce parallèle paulinien tranche la question de la préposition en 1 P 2,24 en faveur de la lecture instrumentale.
1 Pierre 1,18-19 — d’une vaine conduite, non d’une colère
Pierre précise le « de quoi » de la rédemption : ek tês mataiás humôn anastrophês — « de votre vaine manière de vivre ». Non d’une intention punitive de Dieu. Ainsi 1 P 1 soutient la lecture de lytróô comme libération réelle d’une servitude — et donne l’indice de la sotériologie pétrinienne, dans laquelle 2,24 doit aussi être lu.
Matthieu 8,17 — Is 53,4 comme acte de guérison
« Afin que s’accomplît ce qui a été dit par Isaïe : Il a pris nos infirmités et porté nos maladies. » Matthieu rapporte expressément le verset à l’activité de guérison de Jésus, non à la mort de la croix. C’est là l’interprétation intra-néotestamentaire d’Is 53 : un texte de guérison, non un texte d’exécution pénale — logique d’arrière-plan permanente pour 1 P 2,24d.
Romains 6,2-11 — morts au péché avec le Christ
Paul déploie la logique parénétique de 1 P 2,24c dans le contexte baptismal : les chrétiens sont « morts au péché » et ne doivent plus y vivre. Mourir avec le Christ, c’est mourir-avec en une forme d’existence nouvelle — non une imputation forensique de la souffrance pénale du Christ. Pierre et Paul s’accordent dans cette logique éthico-existentielle.
Lévitique 16,21-22 — emporter la faute
Le bouc, au jour des Expiations, porte les péchés d’Israël « dans une terre à l’écart » — il n’est pas puni à la place. L’image vétérotestamentaire de l’enlèvement du péché par un animal de sacrifice reconduit est la racine cultuelle du langage pétrinien anaphérein. Le bouc n’est pas payé en peine, mais envoyé au loin pour la suppression.
Jean 1,29 — l’Agneau de Dieu qui enlève le péché
« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (ho aírôn tên hamartían). Le verbe aírein est synonyme d’anaphérein au sens de l’enlèvement. L’ouverture johannique définit l’œuvre du Christ non comme l’acquittement d’une peine, mais comme l’enlèvement — et ordonne ainsi tout l’usage linguistique du NT.
Objections et réponses sociniennes
Objection 1 : « Mais anaphérein peut bien aussi signifier ‹ supporter › ! »
Dans le grec classique (Thucydide, Xénophon), anaphérein signifie parfois aussi ‹ supporter, tenir bon ›. Pourquoi Pierre ne l’entendrait-il pas en ce sens ?
Pour le NT, l’usage de la Septante est l’horizon de référence premier, non le grec classique-attique. Dans la LXX, anaphérein est très majoritairement un langage de sacrifice (Lév 14,20 ; 17,5 ; 1 S 7,9). Pierre écrit, comme apôtre du christianisme de Jérusalem, dans cette tradition linguistique.
À l’intérieur du NT, le sens est fixé canoniquement par Héb 9,28 (même tournure, sans équivoque « enlever ») et Jc 2,21 (Abraham porta Isaac « en haut » sur l’autel). Les deux témoignages excluent la lecture « supporter ».
Pierre lui-même distingue en 1 P 2 entre hypophérein (v. 19, « supporter ») et anaphérein (v. 24). Une lecture qui nivelle cette différence méconnaît le soin du langage pétrinien. L’interprétation pénale-substitutive confond deux champs lexicaux que l’apôtre distingue lui-même proprement.
Une lecture strictement littérale du sens classique interpréterait en outre le langage pétrinien de manière anachronique. Sozzini écrit : « Anénenken … signifie, dans l’usage de la Septante, constamment ‹ porter en haut, supprimer, offrir ›. » Cette délimitation sémantique n’est pas une construction socinienne, mais la signification standard du verbe dans la tradition du grec biblique chrétien.
Objection 2 : « ‹ En son corps › doit se lire localement — le Christ y a été puni »
En tôi sômati signifie pourtant littéralement ‹ en son corps ›. C’est clairement local : le Christ a porté les péchés sur le corps, et y a donc subi la peine.
La supposition que en avec datif se lirait primordialement de manière locale est fausse. Dans le NT, la lecture instrumentale l’emporte nettement : Rm 1,4 (« par la puissance »), 1 Co 12,3 (« par l’Esprit saint »), 1 Co 12,13 (« baptisés par un seul Esprit »), Ép 2,16 (« par son corps »). La lecture instrumentale est le cas normal dans la sémantique prépositionnelle néotestamentaire.
Le parallèle littéral le plus proche, Ép 2,16 (en heni sômati), est sans équivoque instrumental : le corps du Christ est moyen de la réconciliation. La même association de mots doit avoir, en 1 P 2,24, la même fonction — tout le reste serait un déplacement arbitraire de sens.
La Septante elle aussi emploie en de manière régulièrement instrumentale dans les contextes sacrificiels (Lév 4,4 ; 5,15 ; Nb 18,17). Le corps du Christ en 1 P 2,24 est moyen de l’enlèvement — analogue à l’animal de sacrifice vétérotestamentaire, qui était moyen du port en haut. L’image est sacerdotale, non forensique.
Sozzini argumente avec précision linguistique : « La préposition in, comme tous l’ont remarqué en d’innombrables endroits du Nouveau Testament — et les Hébreux s’accordent en cela avec les Grecs —, ne signifie en ce passage rien d’autre que par. » La lecture instrumentale est donc le consensus philologique de l’usage biblique, non un expedient socinien.
Objection 3 : « Is 53 lui-même implique la substitution pénale »
Pierre cite Is 53 ; là, la peine serait mise sur le Serviteur (« il a porté la peine, afin que nous ayons la paix »). C’est la substitution pénale dans le chant du Serviteur lui-même.
Les verbes hébreux nasa et sabal en Is 53 signifient d’abord neutralement « porter », puis, dans les contextes sacrificiels, régulièrement « enlever, pardonner » (cf. Lév 16,22 ; Ps 32,1.5 ; Mi 7,18). Ils ne sont pas une terminologie juridique de peine. La LXX les rend conséquemment par anaphérein ou phérein — également au sens d’« enlever ».
Mt 8,17 cite Is 53,4 expressément dans le contexte de l’activité de guérison de Jésus (« il a pris nos infirmités »). C’est là la décision interprétative intra-néotestamentaire : Is 53 n’est pas un texte de substitution pénale, mais un texte de guérison et d’enlèvement. Pierre cite dans la même ligne où Matthieu le comprend aussi.
La tradition rabbinique elle aussi ne connaît pas Is 53 constamment comme un texte de substitution pénale, mais comme une image de solidarité du juste souffrant, dont le don guérit Israël. Le rétrécissement chrétien-juridique est une lecture du bas Moyen Âge, non le sens originel. Cf. l’entrée détaillée sur Isaïe 53,5.
Sozzini le dit clairement : « Les verbes hébreux nasa et sabal en Is 53 signifient ‹ porter, enlever › — non ‹ être puni à la place ›. C’est exactement ce sens que Pierre rend ici en grec par anaphérein. » La substitution pénale doit donc d’abord être lue dans Is 53 — elle ne peut s’en tirer philologiquement.
Objection 4 : « ‹ A souffert pour vous › au v. 21 signifie pourtant clairement une souffrance substitutive »
Pierre écrit : Christós épathen hyper hymôn — ‹ le Christ a souffert pour vous ›. Hyper signifie ‹ à la place de ›. La substitution pénale est ainsi attestée linguistiquement.
Hyper avec génitif a, dans le NT, un large spectre de signification : « en faveur de », « à cause de », « pour l’amour de », « au nom de », occasionnellement aussi « à la place de ». La signification qui s’applique est toujours décidée par le contexte — non par le vocable en tant que tel.
Sozzini analyse cela longuement dans « De Iesu Christo Servatore » : « Si tu affirmes que le mot pro ne désigne en ces passages qu’un sens causal, il a déjà été suffisamment répondu par ce qui précède. À savoir que le Christ a souffert et est mort à cause de nous, nous l’avons appris de la manière la plus convenable et la plus sûre. » La signification causale (« à cause de nous ») et avantageuse (« à notre profit ») est exégétiquement correcte.
L’argument décisif de Sozzini : Pierre lui-même relie le v. 21 à l’exhortation hina epakolouthêsête tois íchnesin autou — « afin que vous suiviez ses traces ». Si le Christ avait souffert de manière substitutive à notre place, nous ne pourrions justement pas suivre ses traces ; une substitution n’est pas reproductible. L’exhortation à la suite exclut logiquement la substitution pénale.
1 Jn 3,16 aussi (« il a donné sa vie pour nous ; nous devons de même donner notre vie pour les frères ») le montre : hyper dans la souffrance du Christ a le même sens que dans l’exhortation aux chrétiens — et les chrétiens ne doivent pas être punis à la place, mais mourir en se donnant en faveur des frères. La signification pétrinienne est donc causale-avantageuse, non substitutive-juridique.
Objection 5 : « Sans peine il ne peut y avoir de pardon — et le v. 24 explique cette peine »
La justice de Dieu exige le paiement du péché (cf. Héb 9,22 : ‹ sans effusion de sang, pas de pardon ›). Pierre montre au v. 24 que le Christ a accompli ce paiement en son corps.
La prémisse « sans peine, pas de pardon » n’est pas biblique. Dans l’AT, Dieu pardonne souvent sans exécution d’une peine sur un substitut : David au Ps 51 (après adultère et meurtre, Dieu pardonne sur le repentir et l’aveu), Manassé en 2 Ch 33,12-13, le fils prodigue en Lc 15 (le père ne punit personne, il embrasse).
Héb 9,22 dit en réalité schedón « presque tout est purifié dans le sang » — le « presque » brise la validité universelle. L’épître aux Hébreux connaît elle aussi des exceptions (cf. Lév 5,11-13 : en cas de pauvreté, une offrande de farine suffit) ; le pardon n’est pas universellement lié à l’effusion de sang. La « justice » au sens vétérotestamentaire (tsedeq) n’est pas une justice pénale, mais une fidélité à l’alliance et une fidélité qui sauve (cf. Romains 3,25-26).
Sozzini écrit avec acuité : « De ce que quelqu’un a payé les dettes d’un autre, il ne suit pas qu’il veuille que celui-ci ne contracte désormais plus de dettes étrangères. Mais de ce que le Christ est mort afin qu’il mourût au péché, il suit tout à fait justement et nécessairement qu’il veut que nous abandonnions les péchés et que nous embrassions la justice. » Le télos logique du v. 24c (la vie éthique) est incompatible avec la logique du paiement.
La dogmatique de la substitution pénale est une construction du bas Moyen Âge (Anselme : Cur Deus homo, XIe siècle). Le langage biblique du pardon est bien plus large (miséricorde, fidélité à l’alliance, guérison, enlèvement, renouvellement) et ne porte pas le modèle forensique comme doctrine universelle. Pierre lui-même, dans sa seconde épître (2 P 3,9), n’exige pas un paiement de peine préalable, mais la pénitence et la conversion.
Conséquences théologiques
Versets liés
Les passages suivants soutiennent, approfondissent ou contrastent l’interprétation présentée ici :
- Isaïe 53,5 — texte de solidarité, non substitution pénale ; modèle linguistique de Pierre (LXX anaphérein en Is 53,12).
- 2 Corinthiens 5,21 — Hamartían epoíêsen comme image linguistique sacerdotale et cultuelle, non imputation forensique.
- Romains 3,25-26 — Hilastêrion comme lieu de rencontre de la grâce ; dikaiosyne theou comme fidélité à l’alliance qui sauve.
- Hébreux 10,10 — sanctification par l’obéissance du Christ, non par un quantum de peine ; ephapax comme caractère définitif.
- Matthieu 26,28 — sang de l’alliance selon Ex 24,8, non sang pénal ; confirme le langage vétérotestamentaire de l’alliance.
- Marc 10,45 — Lýtron comme moyen de libération, non somme pénale ; même cadre linguistique sotériologique.
Résumé
1 Pierre 2,21-24 parle de l’enlèvement du péché par le don sacerdotal du Christ, non de sa punition sur le Christ. Le verbe anaphérein signifie « porter en haut, supprimer » (ainsi, sans équivoque, en Héb 9,28), et la préposition en dans « en son corps » est instrumentale, « par » (ainsi, sans équivoque, en Ép 2,16). L’indication de but éthique (v. 24c : « afin que nous vivions à la justice ») et le terme de modèle (v. 21 : hypogrammon) excluent logiquement la lecture pénale-substitutive.
La lecture pénale-substitutive doit être lue contre la sémantique verbale de la LXX, contre le parallèle intra-néotestamentaire Héb 9,28, contre le parallèle paulinien Ép 2,16 et contre le télos éthique du v. 24c. Elle exige en outre qu’on conçoive la souffrance du Christ à la fois comme irreproductible (substitutive) et comme reproductible (modèle) — une contradiction interne ouverte du texte.
Comprise selon la lecture socinienne, 1 P 2,21-24 est un texte-clé de la sotériologie de la libération et de la guérison : le Christ emporte les péchés par son corps sur le bois, guérit par sa blessure le dommage des croyants et les appelle à une existence nouvelle, vivant à la justice. La pointe du verset demeure : modèle, suppression, libération, guérison — et appel à la suite.
